Terrorisme au Sahel: IBK appelle à «mutualiser» les efforts

Le président malien Ibrahim Boubacar Keïta accueilli par François Hollande à l'Elysée, le 11 janvier 2015.
© AFP/Dominique Faget

Au terme de sa visite d'Etat en France, l'invité de RFI ce samedi est le président malien Ibrahim Boubacar Keïta. La « drôle » de paix dans le nord du Mali, l'affaire Tomi, l'enquête sur l'assassinat de Ghislaine Dupont et Claude Verlon... sur tous ces sujets, le président IBK répond aux questions de Christophe Boisbouvier.

RFI : Il y a six mois un accord avec la Coordination des mouvements de l'Azawad (CMA) a été trouvé. Depuis quelques semaines, l’Etat malien est de retour à Kidal. Mais jusqu’à présent, à ma connaissance, aucun ministre de votre gouvernement n’a pu se rendre dans cette localité du Nord du Mali. Est-ce que ce n’est pas préoccupant ?

Ibrahim Boubacar Keïta : Ça devrait l’être. J’ai dit à mes frères, j’ai dit, je vous fais confiance. Je reçois à Bamako les uns et les autres régulièrement. Je ne peux admettre ni comprendre, ni souffrir qu’au terme de cet accord pour la paix et la réconciliation au Mali, il y ait encore des difficultés à admettre que vos frères viennent à vous, ou alors, quelque part, on n’est pas sincère. Il y a quelque chose qui ne marche pas. Pour autant, je ne veux rien brusquer. Nous avons vu ce qui s’est passé avec la visite du Premier ministre [Moussa] Mara, au mois de mai 2014, je ne souhaite pas qu’une telle chose puisse se reproduire. Donc, on a un accord de paix qui est gradué, il y a des étapes et nous allons sur cela. Sans précipitation, nous sommes patients le temps qu’il faudra pour que les choses soient mises en place. A un point d’ailleurs que lundi vos ondes [de RFI] avaient annoncé que Kidal n’avait pas rouvert les classes parce qu’il y avait opposition à la venue du ministre. Dans la même journée, c’est la même CMA qui a dû démentir pour dire qu’il y avait des réglages qui n’avaient pas été faits, mais que les choses entraient dans l’ordre, y compris cette visite ministérielle. Je veux bien le croire et attendre.

Vous attendez dans les jours qui viennent en fait ?

Absolument.

Ces attentats qui ont eu lieu ces derniers mois à Sévaré au centre, à Sikasso au sud ?

Ça m’inquiète beaucoup. Le petit coup qui a été fait à Bamako à La Terrasse [attaque du bar-restaurant où cinq personnes, dont un Français, ont été tuées le 7 mars dernier], mais malheureusement qui nous a fait perdre notre ami [Fabien] Guyomard. Je déplore encore la perte de ce jeune Français qui avait choisi le Mali comme pays de vie, fauché, gratuitement, sauvagement, brutalement comme toujours. Cela nous laisse toujours une douleur. C’est à nous, qui voulons la paix, de bander nos muscles et de mutualiser nos efforts pour dire non à cela, vous ne passerez pas. Nous avons donc organisé le G5-Sahel, qui était une très bonne idée, d’ailleurs c’est une initiative nigérienne de Mahamadou Issoufou, ce G5-Sahel, et c’est Mohamed Ould Abdel Aziz qui nous a réunis à Nouakchott pour que, face aux mêmes menaces, nous comprenions qu’aucun de nous, aucun de nous, n’a les moyens aujourd’hui objectivement de faire face à tout cela. Il nous faut donc mutualiser nos efforts, nos moyens, nos renseignements, nos unités d’intervention, pour bouter ces gens-là hors de notre espace. Et c’est ce que nous faisons. Là aussi, en parfaite amitié et en complémentarité avec ce que la France nous apporte et fait avec Barkhane [le dispositif militaire français au Sahel].

Sur les enquêtes anti-terroristes, l’expert de l’ONU Souleymane Baldo regrette la lenteur des procédures mises en place pour traiter des crimes de guerre commis au Mali. Nous à RFI, bien sûr nous pensons tout particulièrement à l’assassinat de Ghislaine Dupont et de Claude Verlon. C’était à Kidal il y a tout juste deux ans. Depuis, la justice française a lancé plusieurs commissions rogatoires en direction de Bamako. Et pour l’instant, le retour est décevant, notamment au niveau des relevés d’appels téléphoniques. Est-ce que la justice malienne peut faire plus ?

Oui, mais précisément, si je prends par le bout par lequel vous avez terminé, le relevé des appels téléphoniques, vous savez de plus en plus, nous sommes dans un monde sophistiqué avec des moyens très modernes aujourd’hui d’investigation, de repérage. Je ne pense pas que ce soit du mauvais vouloir. Il y a sûrement des problèmes techniques qui se posent à nous. Nous avons besoin d’informations et je suis demandeur là-dessus que nos services… Et je l’ai dit également à Interpol, dont j’ai reçu le directeur général à New York. Précisément, dans un domaine tel que celui-là, nous avons besoin de formations de pointe et je crois que c’est cela qui a dû entacher la qualité de ce que vous avez déploré. Mais la bonne volonté est là et il ne peut pas en être autrement. Je n’ai jamais admis que Ghislaine et Claude se fassent massacrer au Mali. Je n’ai jamais admis cela. Nous n’avions pas, et je n’ai pas honte de le dire, le contrôle de Kidal en ce temps-là. Cela aurait-il pu empêcher ce qu’il fut ? Je ne sais, mais nous n’avions pas le contrôle de Kidal. Ils sortaient d’une interview chez un notable bien connu de la place, et [ont été] kidnappés devant la porte de celui-là dans les conditions que l’on sait, et je pense qu’il y a beaucoup encore à dire. Et je dis que, là aussi, est l’intérêt de la paix. Dès l’instant où les relations seront fluidifiées, où l’avenir sera tout à fait simple et sécurisé, il est des zones d’ombre qui seront éclaircies, c’est évident.

Donc sur cette enquête, la coopération est totale entre les deux justices [malienne et française] ?

Il ne saurait en être autrement. Nous avons une convention judiciaire et chez nous, elle est d’application stricte.

Parmi les personnes suspectées de corruption au Mali, il y a cet homme d’affaires corse, Michel Tomi, le roi des casinos. En conférence de presse ce mercredi [21 octobre], vous avez dit « C’est mon ami, mais je n’ai jamais eu de relation d’affaires avec lui ». Tout de même aujourd’hui, est-ce que vous ne vous dites pas : j’aurais mieux fait de ne jamais rencontrer ce monsieur ?

Pensez-vous que le président d’alors et moi-même recevant le président Omar Bongo en visite d’Etat…

C’était l’époque d’ATT [Amadou Toumani Touré]…

Non, je n’ai jamais été Premier ministre d’ATT.

Alpha Oumar Konaré, oui, c’est ça…

Donc le président Bongo vient avec monsieur Tomi et nous le présente comme un ami, un frère. Il me dit, je souhaite pouvoir ouvrir un casino à Bamako. Voilà comment nous avons rencontré monsieur Tomi. Et je dis, en homme d’honneur que je suis, de ce jour à aujourd’hui, monsieur Tomi et moi n’avons jamais eu de relations d’affaires. J’ai accepté un audit dans le temps où je n’avais rien à me reprocher concernant les ventes d’armes au Mali, concernant l’achat de mon avion. Je voulais que la vérité fût.

Et Michel Tomi justement, peut-il avoir joué un rôle dans l’achat de votre avion ?

Pas du tout. Monsieur Tomi n’a pas la moindre affaire au Mali aujourd’hui. S’il y en a une, qu’on me la pointe du doigt !