RDC: des enfants de la rue exposent leurs photos

Sarah, 16 ans, a pris en photo des salades qui poussent dans des bouteilles, moyen développé pour pallier le manque de terres.
© RFI / Habibou Bangré

Survie, solitude, violence, paradis artificiels, jeux… Dotés d’appareils photo jetables, une trentaine d’enfants des rues de Kinshasa, Mbuji-Mayi et Bukavu ont immortalisé des scènes qui les ont interpellés. Leurs clichés sont exposés jusqu’au 8 novembre dans la capitale congolaise (RDC).

« C’est deux filles. L’éducateur n’était pas là, et elles se sont battues. » Clarisse, 13 ans, décrit l’une des photos qu’elle a prises pour l’exposition « A travers le regard d’un enfant dit de la rue », qui fermera ses portes le 8 novembre à Kinshasa. A quelques clichés de là, sa deuxième photo : des jeunes qui fument du chanvre et jouent aux dames sur un carton, avec pour pions des capsules de bière et de boissons sucrées. « Cela me faisait mal de voir qu’ils jouent à ça au lieu d’aller à l’école », justifie l’adolescente.

Le concept de l’exposition est une idée de Celina Jensen, chargée du projet « Soins appropriés pour les familles et les enfants » de l’ONG américaine Save the Children. Elle a payé de sa poche des appareils photo jetables, les a remis aux enfants, les a briefés, et a laissé la magie opérer.
 
Le terrible quotidien des enfants
 
A Kinshasa, Mbuji-Mayi (centre) et Bukavu (est), les enfants – une dizaine dans chaque ville – ont pris quelque 700 photos, essentiellement de jour et, pour certaines, dans les centres de transit qui les accueillent provisoirement. Au final, 56 clichés sont affichés sur les murs de l’espace culturel Bilembo, proche de l’ambassade de France, dans le nord de la capitale congolaise. Une vingtaine d’autres, de moins bonne qualité, sont présentés sur des tables, en petit format.
 
Une étendue de sable, recroquevillée, une enfant dort. « C’est mon amie, elle était avec moi dans la rue », raconte Sarah, 12 ans, qui ne sait pas ce que la fillette est devenue. Christian, 12 ans, a pour sa part immortalisé les outils d’un enfant cireur de chaussures, un travail qu’il a lui-même exercé pour survivre. « Cet enfant fait ça parce que sa vie n’est pas bien. On a abandonné cet enfant, et du coup, il fait ça », lâche-t-il.
 
L’exposition montre le terrible quotidien des enfants – dormant à même le sol ou sur un matelas d’ordures, fumant du chanvre ou se saoulant à l’alcool bon marché –, mais elle dévoile aussi des lueurs d’espoir dans la noirceur de leur existence. Comme ce bébé qui sourit toutes quenottes dehors en se tenant à un bidon jaune à peine plus petit que lui. Ou ces jeunes qui étudient, jouent aux dames, dans l’eau, au football, rappelant que, bien que forcés de grandir plus vite que prévu, ils ne sont pas encore adultes.
 
« Plus de compassion pour les enfants des rues »
 
Survie, solitude, violence, paradis artificiels, jeux… Un cycle que des mineurs connaissent pour certains depuis des mois, voire des années. « J’ai voulu que tout le monde comprenne un peu la vie des enfants », commente Celina Jensen. « J’espère que les gens vont avoir plus de compassion pour les enfants de la rue parce que les enfants sont vraiment agressifs et c’est facile d’être un peu fâché contre eux, mais ces enfants ne connaissent pas l’amour, ils ne connaissent que l’abus pour la plupart. »
 
Des abus parfois extrêmes. « Les autres enfants te frappent pour te rendre fort », raconte Evodie, adolescente de 13 ans. Comme Evodie et Clarisse, Sarah, 16 ans, a été accusée de sorcellerie et jetée dehors. Elle avait alors 6 ans. « Avec d’autres enfants, on volait beaucoup, on ramassait des choses à manger. Tu dors au marché, il pleut, la pluie tombe sur toi… » Elle a ensuite trouvé refuge dans une église. « Mais le prophète m’a violée. J’ai été au tribunal pour enfants, et il a été condamné », narre l’apprentie esthéticienne.
 
Trouver des solutions pour appuyer les familles
 
Save the Children espère sensibiliser à une approche différente du problème. « La plupart des enfants qui habitent la rue ont encore un ou les deux parents, mais on les a abandonnés à cause de la pauvreté ou à cause des accusations de sorcellerie. La solution n’est pas de tous les mettre dans les orphelinats, mais de trouver des solutions pour appuyer leurs familles », estime Celina Jensen, qui annonce que quelques enfants-photographes ont retrouvé leur foyer.
 
Une trentaine de photos ont été vendues, à 50 dollars pièce, et la somme collectée sera en principe reversée aux trois centres de transit de Kinshasa, Mbuji-Mayi et Bukavu, qui manquent de moyens. Alors que sa mission en RDC touche à sa fin, Celina Jensen songe à reconduire cette expérience photographique avec les jeunes de la rue de Vancouver, dans son Canada natal. D’ores et déjà, elle prédit que les réalités des deux pays ne sont pas si différentes.