Le monde arabe pris en photo par une Biennale pionnière

Détail de « La Fille de l’ogre », Syrie, 2014. Photo de Mohamed Lazare Djeddaoui, issue de la série « Contes syriens », réalisée dans la région d’Alep, avec le soutien et l’aide de la population syrienne.
© Mohamed Lazare Djeddaoui

Une première Biennale pour en faire quoi ? Une radioscopie du monde arabe ? Un acte politique ? Une approche esthétique ? Une question de tradition ou de génération ? La nouvelle Biennale des photographes du monde arabe contemporain a ouvert ses portes le mercredi 11 novembre. Pendant deux mois, 50 artistes arabes ou travaillant dans le monde arabe présentent leurs œuvres dans huit lieux parisiens différents : de l’Institut du monde arabe en passant par des galeries, la Cité internationale des arts, la mairie du 4e arrondissement, jusqu’à la Maison européenne de la photographie.

« Cette Biennale est très politique, à un moment où de grandes confusions sont exprimées, tempête Christophe Girard, l’ancien adjoint à la Culture de Paris qui participe à l’initiative en tant que maire du 4e arrondissement. En France, nous avons des liens très importants avec le monde arabe. Donc, c’est aussi notre histoire. »

C’est dans la cour d’honneur, entre verger et monument aux morts, dont « À ceux d’Algérie », que la mairie accueille, accrochées aux fenêtres, les photographies Génération Tahrir (2010-2015) de Pauline Beugnies. Au moment même où la presse avait peu à peu quitté les lieux de la révolution égyptienne, la photographe belge arabophone avait décidé de rester sur place pour témoigner en images pleines de rage, du courage et de la détermination de la jeunesse dans sa quête de démocratie et de liberté, malgré une répression violente qui continue encore aujourd'hui. « Moi, j’ai un peu le complexe inversé, j’aurais aimé être Arabe. Je ne le suis pas, mais j’ai appris la langue et je suis très contente de faire partie de cette Biennale des photographes du monde arabe ».

Qui sont les photographes du monde arabe ?

Ils viennent du Liban, de la Tunisie, du Maroc, de la Palestine, de la Syrie, des Émirats Arabes Unis… Les photographes du monde arabe, est-ce une entité, un genre à part ? « C’est une vraie question, répond Gabriel Bauret, le directeur artistique et commissaire général de la Biennale. Il n’y a pas de monde arabe, comme il n’y a pas de photographie arabe. Le monde arabe est une entité plurielle, diversifiée. C’est à nous, et grâce à la photographie, de comprendre cette diversité. »

Les œuvres exposées n’affrontent pas directement l’actualité brûlante du monde arabe. Elles reflètent une diversité d’écriture avec des projets très documentaires qui croisent parfois d’une façon très percutante l’histoire. D’autres projets s’avèrent être beaucoup plus poétiques et distants vis-à-vis du réel.

Mobilité et diversité sont pour Gabriel Bauret les maîtres mots des photographes arabes d’aujourd’hui, mais est-ce qu’ils ont réussi à renouveler l’art photographique ? « Je ne sais pas si on peut parler d’un renouvellement. On se trouve dans une période de mondialisation de l’art. On n’est plus comme dans le passé avec des écoles, des compartiments, des pays qui nourrissaient certaines approches photographiques. Les photographes arabes travaillent de façon très similaire aux photographes occidentaux. »

Casser l'orientalisme

Toujours dans le quartier du Marais, mais quelques ruelles plus loin, la Maison européenne de la photographie, haut lieu de l’art photographique, a dédié pratiquement tous ses espaces aux photographes arabes. Leila Alaoui, une des nombreuses femmes-photographes de la Biennale, s’y avance pour dresser le véritable portrait des Marocains : « J’ai vraiment voulu casser avec toute cette représentation orientaliste du Maroc. »

Sa série Les Marocains (2010-2014) affiche des personnages déroutants. Dans des provinces reculées, elle a cueilli et capté à la fois l’âme et l’habit d’un Maroc rural, fier et méfiant, beau et pudique, esthétique et quotidien, loin de la tentation destructrice de l’exotisme ou l’orientalisme imposée par le regard postcolonial ou mondialisé. Franco-Marocaine ayant suivi une formation à New York, Leila Alaoui se trouve tout à fait représentative de la photographie du monde arabe contemporain : « Je me sens plus Méditerranéenne qu’Arabe, Marocaine ou Française, je travaille essentiellement sur le monde arabe et je me sens complètement faire partie de ce festival. Cette Biennale est vraiment un regard assumé de photographes arabe, mais aussi de photographes occidentaux sur le monde arabe, il y a vraiment un dialogue entre les deux. »

Daoud Aoulad-Syad

Les photos rieuses et documentaires en noir et blanc de Daoud Aoulad-Syad donnent une idée du chemin parcouru par la photographie arabe ces derniers trente ans. « Daoud Aoulad-Syad est issu d’une génération de photographes liés à l’agence Magnum, à une certaine photographie humaniste, avec une certaine écriture, en noir et blanc, commente le commissaire général Gabriel Bauret. Leila Alaoui, elle parle des mêmes gens à une époque différente, quelques décennies plus tard. Mais sa façon d’aborder cette réalité est totalement différente. Elle a travaillé sur le registre du portrait en couleur, avec un protocole très construit, très inspiré de la photographie contemporaine. On se déplace dans le temps, mais on voit aussi le déplacement des écritures, une évolution dans la photographie. »

Né à Marrakech, avec un doctorat en sciences physiques de l’université de Nancy en poche et passé par le cinéma, Daoud Aoulad-Syad fait partie des nouveaux maîtres de la photographie arabe. Ses images, prises dans les années 1980 et 1990, à Salé, Marrakech, Tamegrout, Tissa ou Meknès, montrent un monde aujourd’hui disparu et témoignent d’un regard qui s’est profondément transformé : « Il y a beaucoup de choses qu’on ne retrouve plus. Mais moi, j’étais là. J’étais comme un historien. À mon époque, il n’y avait pas beaucoup de photographes arabes. Quand on prend les grandes agences de photographies, on trouve un ou deux photographes arabes. Ce n’est pas comme dans les arts plastiques ou dans la musique. La preuve, c’est la première Biennale des photographes du monde arabe contemporain. »

Le monde arabe contemporain éclairé par des photographes de la première Biennale

Images contrastées du monde arabe
 
Force est de constater que nulle part ailleurs les contrastes qui agitent les sociétés, les cultures et les politiques sont aussi criants que dans le monde arabe. Ces contrastes, est-ce aussi la caractéristique première des photographes exposés à la Biennale ? « Oui, je pense, admet Jean-Luc Monterrosso, le directeur de la Maison européenne de la photographie. En fait, ils traduisent une réalité. La réalité qu’ils vivent au quotidien. Ce contraste, on le ressent très fortement à travers leurs images. » Quant à la question de savoir pourquoi la Maison européenne de la photographie expose de la photographie arabe : « L’Europe et la France ont une histoire commune avec les pays arabes. Aujourd’hui, au moment où les flux migratoires arrivent et où il faut qu’on accueille tous ces gens, c’est notre rôle et notre devoir d’accueillir aussi la photographie arabe. »
 
À l’Institut du monde arabe, en écho aux Marocains, résonnent Les Égyptiens de Nabil Boutros, une œuvre initiée en 2010. Une galerie d’hommes barbus, casqués, intellos, partisans, religieux, hommes d’affaires ou sportifs… des avatars d’une identité inexistante, car derrière les apparences diversifiées se cache toujours le même homme, l’artiste lui-même qui a consciemment « trahi » notre confiance de spectateurs : « Que pouvons-nous déduire ? Au mieux, que chacun a de multiples facettes ; au pire, que l’habit fait le moine. »
 
« Sinaï Park »
 
Au Sinaï, la place Tahrir ne fait pas rêver, au contraire, elle rime avec catastrophe économique. La révolution égyptienne et l’émergence de groupes terroristes affiliés à l'organisation Etat islamique ont fait fuir les touristes et laissé derrière elles des carcasses d’hôtels fantômes, abandonnés ou jamais terminés. C’est dans ces contrées que le duo de photographes franco-italien Andrea et Magada, qui vit depuis 2008 au Moyen-Orient, a trouvé Sinaï Park, un monde artificiel et standardisé fantasmé par l’industrie touristique détruisant l’identité d’un territoire.
 
Chez Mustapha Azeroual, la tentation d’une Mille et Une Nuits folklorique cède la place à une lumière du monde arabe qui donne du grain à moudre. Il faut pousser la porte de la galerie Binôme pour découvrir l’œuvre la plus abstraite de la Biennale. Radiance #2 reflète une mer de lumières recomposée à chaque regard. Des images superposées et fusionnées en un artefact numérique et poétique. Pour cet artiste franco-marocain autodidacte, la Biennale est le signe le plus récent d’un frémissement de plus en plus fort sur le marché de l’art concernant les photographes du monde arabe.

Un frémissement sur le marché de l'art
 
« Pour moi, le marché est assez équilibré. Le Maroc est un point important, le Liban est aussi en plein développement avec la naissance de nouveaux musées, de fondations qui viennent d’ouvrir. D’ailleurs, j’ai actuellement une exposition dans une galerie à Beyrouth. À Paris, il y a également un vrai attrait pour mes travaux. À l’heure actuelle, je peux constater un peu partout dans le monde une certaine fascination pour la production des artistes du monde arabe. » Anne-Marie Filaire explore les intérieurs de ce monde souvent perçu de l’extérieur.
 
Des photographies de portes de chambres d’étudiantes de l’université de Sharjah, aux Émirats Arabes Unis. Des portes transportées plus tard à Gaza pour les faire peindre par des adolescentes. L’artiste-photographe franchit les portes et les frontières en déchiffrant les codes d’une société.

« Wadi as-Salam » (Valley of Peace), 2012/Irak. Photo de Tamara Abdul Hadi, Irakienne née aux Emirats Arabes Unis. © Tamara Abdul Hadi

« Photographier ce qui ne peut plus être vu »
 
L’artiste new-yorkaise Diana Matar était intriguée par l’histoire de son beau-père, un dissident politique libyen. Après la révolution de 2011, elle s’est mise en route pour photographier les lieux où se sont déroulées les atrocités commises par le régime de Khadafi. Son travail artistique consiste à « photographier ce qui ne peut plus être vu ». Alors elle prend en photo, par exemple, l’entrée d’un parking qui mène vers des salles de tortures à Benghazi. Une autre image montre la mer où ont été déversés les os brisés de 1270 prisonniers politiques après un massacre perpétré le 29 juin 1996.
 
Steve Sabella, artiste né à Jérusalem et qui travaille à Berlin raconte l’histoire de 38 days of re-collection, des images couchées sur des débris de murs peints. Des photographies prises dans une maison palestinienne occupée par des Israéliens depuis 1948 et où l’artiste a vécu pendant 38 jours. La construction d’une fausse archéologie pour poser de vraies questions photographiques.
 
La lucidité de la photographie
 
Pour Jack Lang, initiateur de la Biennale et président de l’Institut du monde arabe, il faut faire confiance à l’objectif photographique pour retrouver une vision plus « objective » sur le monde arabe : « L’œil du photographe, c’est l’œil d’un poète, d’un artiste, d’un créateur. Il est donc en mesure de lire avec lucidité la profondeur d’une société, d’une situation et de ce monde arabe en plein changement. »

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► Le programme et les lieux de la Première Biennale des photographes du monde arabe contemporain, du 11 novembre au 17 janvier 2016.