Boualem Sansal: «Nous, condamnés à vivre des systèmes totalitaires»

Boualem Sansal, auteur de «2084, la fin du monde».
© C.Hélie/Gallimard

Déjà couronné par le Grand prix du roman de l’Académie française, ex aequo avec Les Prépondérants de l’écrivain franco-tunisien Hedi Kaddour, le livre de l’écrivain algérien Boualem Sansal est toujours en lice pour le prix Interallié qui sera décerné ce jeudi 12 novembre. Entretien sur la prophétie 2084, la fin du monde (éditions Gallimard), un livre très important qui questionne le devenir de notre monde aujourd’hui.

RFI : Votre roman 2084, la fin du monde s’inscrit clairement dans la lignée de 1984, le livre de George Orwell qui dénonçait un système totalitaire. En quoi ce texte écrit il y a 67 ans résonne-t-il toujours selon vous aujourd’hui ?

Boualem Sansal : Parce que George Orwell a bien vu que nous sommes à la limite condamnés à vivre des systèmes totalitaires sous une forme ou sous une autre. C’est inhérent à l’organisation humaine. Il a parfaitement décrypté les structures de cette organisation totalitaire : le chef, le contrôle de l’histoire, la langue, etc., tout cela, il l’a parfaitement décrit.
Je m’étais posé la question depuis très longtemps, depuis que j’ai lu 1984 dans les années 1970. Voyant dans mon pays s’installer un système militaire policier, puis plus tard un système religieux, je me suis dit, est-ce que les principes découverts par George Orwell, dans un système communiste, stalinien et tout ça, étaient valables dans un système religieux ? Alors oui. Et donc, comment trouver le chemin vers la liberté quand on est né dans un système totalement fermé, son cerveau ankylosé définitivement ? Comment trouver en soi les forces pour remettre en question le système et l’affronter, et chercher la liberté.

Donc, plantons le décor, après 2084, parce que ça ne se déroule pas en 2084 comme le titre pourrait l’indiquer. 2084, c’est selon vous la date fatidique après laquelle le monde bascule dans une autre dimension. Et existerait alors ce pays très grand, soixante provinces, appelé « l’Abistan », d’après le nom du prophète « Abi » qui serait le représentant sur terre du dieu Yolah. Un empire totalement contrôlé par le pouvoir religieux. Est-ce un récit qui se veut d’abord critique ou aussi moqueur, parce qu’on rit malgré tout ?

J’ai vraiment fonctionné avec l’idée de faire un travail scientifique. Donc c’est une observation à la limite du savant.

Comme un entomologiste avec ses fourmis…

Un entomologiste qui regarde une fourmilière : que fait la reine ? Que font les ouvrières ? Que font les fourmis guerrières, les soldats ? De quoi ils se nourrissent, de quoi ils vivent ? J’ai fait ce travail-là et j’imagine, parce que c’est des situations que je connais. En Algérie, j’ai vu l’islamisme s’installer et gouverner des communes, ils gouvernaient de cette manière-là. Donc je décrivais des situations tout simplement. L’humour ou l’analyse étaient mis dans la bouche des personnages. Ce n’est pas moi.

Enfin c’est vous qui tenez la plume quand même ?

Oui. Quand même. Mais ce sont les personnages en fonction de la situation dans laquelle ils se trouvent, qui commentent leur vie, etc.

Donc c’est le regard d’un scientifique ?

Absolument, un scientifique, en essayant de ne pas se laisser emporter comme ça, par l’allégorie, imaginer n’importe quoi. Ça n’aurait pas été sérieux. De toute façon, le livre serait passé totalement inaperçu. S’il a accroché l’attention, c’est parce qu’il semble quand même correspondre à une certaine réalité, connue des uns et des autres.

Vous voulez dire que derrière la fiction, on peut retrouver des éléments de réalité ?

Absolument. Pour ceux qui connaissent l’islamisme, qui connaissent un certain nombre de pays, comme l’Afghanistan, l’Algérie, l’Iran, la Turquie… Ils ont des éléments qui leur permettent d’apprécier la validité de ça. Mais y compris le lecteur lambda. Il en sait suffisamment, parce qu’il l’a vu à la télévision, il y a les émissions de radio, etc., il en sait suffisamment pour voir si c’est crédible ou pas.

► Ecouter l’intégralité de l’interview avec Boualem Sansal