[COP21] La Côte d’Ivoire a présenté son plan «zéro déforestation»

Directeur de la Maitrise de l’eau et de la Modernisation des Exploitations, Rodrigue N’Guessan Koffi.
© RFI/Pierre René-Worms

Déjà très affectée par le dérèglement climatique (pluviométrie aléatoire, érosion des côtes), la Côte d’Ivoire perd 200 000 hectares de forêt par an, en grande partie à cause de l’agriculture intensive. Cette situation alarmante a incité le gouvernement a lancer une campagne « zéro déforestation » exposée à la COP21. Interview.

Rodrigue N’Guessan Koffi vous êtes directeur de la maîtrise de l’eau et de la modernisation des exploitations agricoles au ministère ivoirien de l’Agriculture. Le principal souci de la Côte d’Ivoire en terme d’environnement, c’est la déforestation*. Avec deux tiers de la population ivoirienne qui vit de l’agriculture, comment allez-vous régler ce problème gigantesque ?

Nous avons lancé ce concept « zéro déforestation » au niveau national. Pour pouvoir réussir, il faut d’abord communiquer. Communiquer avec les populations pour qu’elles comprennent quelle est l’importance des forêts. C’est la première des choses. La deuxième, c’est les mesures envisagées. Certaines mesures ont déjà été prises par le passé. Auparavant les populations n’avaient pas vraiment de droit sur l’arbre. Le nouveau code foncier de 2014 leur attribue ce droit. Et dans le cadre de la mise en œuvre du concept « agriculture-zéro déforestation » nous avons prévu la mise en place d’un mécanisme de paiement de services environnementaux.

C'est-à-dire ?

C'est-à-dire récompenser tous ceux qui vont contribuer à la préservation de l’environnement, et notamment des forêts, dans le secteur agricole. Il y a aussi un accompagnement de l’Etat pour la modernisation des exploitations, car si l’agriculteur arrive à préserver la forêt et réussit à maintenir son niveau de production, et même à l’améliorer, nous pensons qu’il n'y a pas de raison qu’il n’adhère pas à cette politique.

Cela passe par le dialogue ?

Exactement. Dialogue avec les filières de l’arbre et sensibilisation des populations locales. Et à côté de ça, il y a des mesures d’incitation, des mesures d’accompagnement qui vont permettre de mobiliser une plus grande adhésion des populations. D’ailleurs, ces populations voient bien par elles-mêmes les changements climatiques. Si on arrive à leur expliquer que certaines pratiques agricoles contribuent à la raréfaction des pluies, à la dégradation des sols, mais qu’il existe des solutions qui peuvent leur permettre de produire et de sécuriser leurs revenus pour pouvoir tirer le maximum de profit de l’activité agricole, il n’y a pas de raison qu’elles n’adhèrent pas à cette politique. Mais j’insiste : tout passe par le dialogue. Nous n’avons pas prévu de faire les choses par la force.

Ce dialogue, qui le mène ?

Ce sont les structures de l’Etat. Au ministère de l’Agriculture, nous avons cette politique de professionnalisation des filières, c'est-à-dire avoir des leaders qui puissent parler au nom de leur corporation. Ces leaders-là sont associés aux actions menées par l’Etat. Le second axe, c’est cette intégration, cette union entre différents départements ministériels. Avec le conseil d’agriculture « zéro déforestation », ce n’est plus le ministère des Eaux et Forêts qui, seul, est en face des populations, c’est également le ministère de l’Agriculture, le ministère en charge de l’Environnement, ce sont les collectivités et les leaders des filières qui approchent les populations pour leur expliquer ce que l’Etat a prévu, comment ils peuvent produire aujourd’hui sans détruire la forêt. C’est une plateforme multi-acteurs avec des compétences diverses qui veulent approcher le secteur agricole pour la réussite de cette politique.

Qu’est-ce qui est le plus urgent ?

Comme la déforestation est multiforme, nous voulons commencer avec la préservation des aires protégées et des forêts classées car il y a des agriculteurs qui ont infiltré ces surfaces-là. Donc il va falloir les amener progressivement à abandonner la pratique agricole dans ce type d’aires protégées par l’Etat. Ensuite, nous allons aider ceux qui se trouvent sur le domaine foncier rural à produire plus sur un minium de superficie. Mais nous n’avons pas voulu cibler une filière en particulier. Tous les secteurs agricoles sont concernés par cette politique. Tout agriculteur qui a été identifié comme menant une mauvaise pratique agricole est concerné. Si nous ciblons un secteur en particulier alors que d’autres filières continuent à détruire les forêts vous comprendrez qu’il sera difficile d’inverser la tendance.

Donc ce sont tous les agriculteurs de Côte d’Ivoire qui sont concernés. Mais comme nous partons avec une approche participative et de dialogue, nous avons souhaité avec un certain nombre de filières qui ont déjà adhéré, la filière café-cacao, la filière hévéa, la filière palmier à huile, la filière du vivrier (l’autosubsistance ndlr), voir comment ce concept peut être mis en œuvre dans leur secteur.

D’un point de vue plus général, qu’est-ce que vous retenez de ces premiers jours passés ici à la COP21 ?

C’est très intéressant. On peut voir ce qu’il se passe ailleurs. J’ai particulièrement retenu une présentation que j’ai suivie au stand de la France sur le « projet 4 pour 1 000 ». Je pense que ce sont des approches qui peuvent s’intégrer chez nous. C’est une approche qui vise la séquestration du carbone. On pourrait développer ça chez nous avec une contribution de la recherche au niveau de la Côte d’Ivoire.

Car les forêts, ce sont aussi des puits de carbone …

Exactement. Et ce sont des puits qu’il va falloir utiliser pour retenir dans le sol le maximum de carbone. J’ai été particulièrement séduit par cette approche et je vais me rapprocher des responsables français pour mieux comprendre les détails et les appliquer chez nous.

Comment allez-vous financer ce plan « zéro déforestation » ?

Grâce à des partenariats public-privé avec des sociétés qui bénéficient de ce qu’on appelle les interprofessions (associations interprofessionnelles financées par des bailleurs de fonds, ndlr) mais aussi avec des multinationales et des organismes comme la Banque mondiale. Nous sommes ouverts à toutes les contributions.

Pensez-vous pouvoir mener un jour une campagne de reforestation ?

C’est une bonne question. Au niveau de la Côte d’Ivoire, il y a déjà une société de développement des forêts qui mène une politique de reforestation. Mais individuellement, les agriculteurs peuvent aussi apporter leur contribution. Avec ce que nous avons prévu, le paiement des services environnementaux - et une fois qu’on aura donné une valeur à la forêt - pourquoi ne pas imaginer faire comme des pays comme la France où l’on voit l’émergence de forêts privées ?

Si l’on montre que la forêt peut avoir une valeur, on peut concevoir que des forêts privées voient le jour en Côte d’Ivoire. J’ai bon espoir que si nous arrivons à mettre en place un système efficace qui permette à ceux qui ont fait l’effort d’être récompensés à leur juste valeur. Je pense qu’on y arrivera. Mais je ne peux pas donner d’échéance car c’est une œuvre de longue haleine. Mais j’ai confiance.

*De 16 millions d’hectares en 1960, la surface forestière de la Côte d’Ivoire est passée à seulement 3 millions aujourd’hui.

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