Dialogue de Libreville: état des lieux de la démocratie en Afrique centrale

Abdoulaye Bathily et Adebayo Olukoshi lors de l'ouverture du Dialogue de Libreville (14-15 décembre) sur la démocratie en Afrique centrale.
© RFI/Tirthankar Chanda

La capitale gabonaise a reçu deux jours durant (14 et 15 décembre) une conférence inédite sur le recul de la démocratie dans les pays de l’Afrique centrale. Conçue comme un dialogue multipartite, cette rencontre a réuni de nombreux acteurs de la vie politique et institutionnelle de la région, mais aussi des représentants de la société civile, des écrivains et des philosophes.

La Communauté des Etats de l’Afrique centrale (CEEAC) regroupe 10 Etats membres : l’Angola, le Burundi, le Cameroun, la Centrafrique, le Congo, la Guinée équatoriale, la RDC, Sao Tome et Principe et le Tchad. Cette région au climat politique particulièrement volatile depuis quelques années, compte quelques-uns des chefs d’Etat à la longévité record : l’Equato-Guinéen Teodoro Obiang Nguema et l’Angolais Dos Santos, au pouvoir tous les deux depuis trente-cinq ans, le Congolais Denis Sassou-Nguesso qui préside au destin de son pays depuis 1979 avec une interruption entre 1992 et 1997, soit quand même trente et un an de pouvoir, le Camerounais Paul Biya, trente-deux ans, et le Tchadien Idriss Déby, vingt-quatre ans de pouvoir !

Selon les spécialistes de la région qui se sont réuni deux jours durant à Libreville, cette longévité des présidents serait le symbole d’un malaise plus profond qui ronge la région: la régression de la démocratie. Organisé par l’ONG suédoise International IDEA, ce forum qui a donné la parole à un parterre multipartite issu des gouvernements régionaux mais aussi de l’opposition et de la société civile, a dressé un état des lieux sans concession, tout en rappelant que la population de la région – la plus jeune du continent – est demandeuse de plus de démocratie. La région possède aussi l’un des sous-sols les plus riches du monde, ce qui fait de l’Afrique centrale, selon une formule célèbre, « un scandale géologique ».

Le professeur Adebayo Olukoshi prononçant son discours de bienvenue au Dialogue de Libreville consacré à la démocratie en Afrique centrale. © RFI/Tirthankar Chanda

« C’est d’autant plus scandaleux que les ressources n’ont jamais vraiment profité à la population », déplore le professeur Adebayo Olukoshi, directeur des programmes relatifs à l’Afrique et le Moyen-Orient à l’International IDEA. « On aurait pu penser, poursuit le professeur, que la démocratisation allait changer tout cela. Mais non. En fait, ces pays, qui ont tous bénéficié de la vague de transitions démocratiques des années 1990, ont vu leur élan stoppé brutalement en cours de route, entraînant la désillusion et le désespoir parmi la population ». Selon une étude récente publiée par l’Institut africain de la gouvernance (un think-tank rattaché à l’Union africaine), 92% de la population de ces pays rejettent le régime dans lequel ils vivent et 80% désespèrent de voir leurs conditions de vie s’améliorer dans un proche avenir.

Pour une gouvernance démocratique en Afrique centrale

C'est pour contribuer, selon la note d'intention des organisateurs du forum de Libreville, « à une meilleure compréhension de la base, des effets et des conséquences des déficits de gouvernance démocratiques auxquels les pays de l’Afrique centrale sont confrontés » que l’International IDEA a organisé cette rencontre. Après un premier dialogue sur l’Afrique australe où l’accent était mis sur l’interaction entre les Etats et leurs citoyens et le second consacré à la réduction des violences électorales en Afrique de l’Ouest, l’International IDEA a accueilli ce séminaire à Libreville, le troisième du genre, cette fois sur le thème de « Comment approfondir la transition vers la gouvernance démocratique en Afrique centrale ».

Les débats ont porté successivement sur les contextes socio-politiques,

Photo de groupe des participants au Dialogue de Libreville qui s'est tenu du 14 au 15 décembre 2015. © RFI/Chanda

économiques et institutionnels qui sont à la fois les raisons et les résultats du déficit démocratique qui caractérise la région. Aux maux de sous-développement, de corruption, de mauvais leadership qui gangrènent la vie dans cette région, s’ajoute, comme l’a rappelé en ouvrant le forum le représentant spécial du secrétaire général des Nations unies en Afrique centrale, le professeur Abdoulaye Bathily, « le rétrécissement de l’espace civique, un phénomène qui a été renforcé par les législations spéciales adoptées pour lutter contre le terrorisme, comme au Cameroun, en Guinée équatoriale et au Tchad ». « La floraison de ces mouvements nouveaux a remis en cause les modèles de gouvernance dans des pays où la tradition démocratique ne s’est pas fortement implantée », a déclaré le professeur, avant d’appeler les participants à la conférence à tenir compte des contextes à la fois structurels et conjoncturels qui ont contribué à la fragilisation de la gouvernance démocratique en Afrique centrale.

Les événements du Burundi s'invitent dans les débats

Le contexte a d’ailleurs très vite pris le dessus, avec des références aux événements du Burundi s'invitant dans les débats et les délibérations. Il aurait été en effet difficile d’éviter d’évoquer la tragédie qui se déroule en ce moment même dans ce pays meurtri, avec la présence au Dialogue de Libreville de nombreux hommes politiques burundais, dont l’ancien président Sylvestre Ntibantunganya, dans l’opposition aujourd’hui, et d’Edouard Nduwimana, vice-président du Parlement burundais et représentant du régime en place.

Pour Adebayo Olukoshi, ce glissement était normal. « Oui, a concédé le professeur, on ne pouvait pas ne pas parler du Burundi, mais cette crise burundaise est justement ce que nous ne voulons plus voir se répéter dans cette région. Le Burundi est la métaphore des maux que nous avons pointés du doigt dans ce forum : des faiblesses du constitutionnalisme à la corruption, en passant par les violences électorales, la fragilité de l’Etat de droit, les régimes autoritaires… »


Trois questions à Maurice Enguéléguélé, sous-directeur du programme Afrique à l’International IDEA et organisateur du dialogue politique de Libreville.

RFI : Sous-développement, corruption et faillite des institutions démocratiques, ces thèmes étaient au cœur du dialogue de Libreville sur l’Afrique centrale. Ces problèmes ne se posent-ils pas aussi dans d’autres régions de l’Afrique ?

Maurice Enguéléguélé : Certes, ces questions ne sont pas spécifiques à la région de l’Afrique centrale, mais ils

Maurice Enguéléguélé, adjoint du directeur du programme Afrique et Asie de l'Ouest à International IDEA © RFI/Chanda

s’y présentent de façon plus aiguë que dans d’autres régions du continent. Prenons l’exemple de l’Afrique australe. Les régimes y sont plus structurés. C’est sans doute parce que la plupart des pays de cette zone ont acquis leur indépendance au terme d’une lutte armée. Force est de constater que le personnel politique de ces pays a une approche plus programmatique que clanique ou mécanique. En revanche, en Afrique centrale où le Cameroun est le seul pays à avoir accédé à l’indépendance par la lutte armée, on assiste à une fragmentation du champ politique. Il y a 45 partis dans un petit pays comme le Burundi, 400 au Congo-Brazzaville, 500 en RDC. Les alliances politiques dans ces pays obéissent à des solidarités mécaniques et traditionnelles plutôt qu’à une volonté de rationalisation en vue de construire quelque chose ensemble. L’objectif du dialogue de Libreville était justement de contribuer à l’émergence d’un projet politique autour duquel les partis peuvent se rassembler, ce qui conduira nécessairement à l’offre qui est pour l’instant trop éparse.

Diriez-vous que la démocratie est aujourd’hui mieux implantée en Afrique de l’Ouest qu’en Afrique centrale ?

Sans conteste. L’Afrique de l’Ouest est la région du continent qui compte le plus grand nombre de pays ayant connu des alternances politiques régulières. Le Sénégal est à sa deuxième alternance, le Ghana en est à sa troisième, le Burkina Faso vient d’entrer dans la danse. Je ne vous parle même pas du Cap Vert où la démocratie est entrée dans les mœurs depuis belle lurette. Ce sont des situations qu’on ne connaît pas en Afrique centrale, même après cinquante ans d’indépendance ! Il existe une série d’autres indicateurs qui permettent de témoigner de l’avancée de l’Afrique de l’Ouest par rapport aux 10 pays de l’Afrique centrale : qualité de l’espace civique, rôle de la société civile, solidité des institutions... Si on se limite aux organes de gestion des élections, celles-ci sont constitutionnalisées en Afrique de l’Ouest, ce n’est pas le cas en Afrique centrale. Et puis, last but not least, il y a cette question de l’adhésion des citoyens à la démocratie. La moyenne en Afrique centrale ne dépasse pas les 40%, alors que dans les pays de l’Afrique de l’Ouest on en est à 75% !

Les débats de Libreville ont été caractérisés par l'expression d'un ressentiment anti-occidental, avec certains des participants parlant même de « complot » occidental ?

Je ne suis pas d’accord avec vous. Il n’y avait pas de ressentiment anti-occidental à Libreville. N’oublions pas toutefois que nous parlons de pays dotés de richesses naturelles immenses. Ces ressources sont exploitées pour l’essentiel par des multinationales occidentales, mais le revenu généré ne profite pas à la population locale. Or, les premiers responsables de cette situation, ce n’est pas l’Occident mais des responsables africains eux-mêmes. Il n’y a pas de complot occidental, mais absence totale de stratégie africaine en matière de gestion de ces ressources. Affirmer la nécessité de mettre en œuvre une stratégie africaine commune pour mieux encadrer la demande pour les ressources et la destination de l’argent provenant de la vente de ces ressources, n’est pas anti-occidental. Cette stratégie existe désormais : elle s’appelle «Agenda 2063 ». Elle a été formulée sous l’égide de l’Union africaine. Les participants aux débats de Libreville ont parlé de la nécessité urgente pour les dirigeants de l’Afrique centrale de se l’approprier.

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