Sahel: les revenus de la drogue blanchis dans le bétail

Le marché de bétail de Mokko au Niger.
© RFI/Sayouba Traoré

Le trafic de drogue, notamment de cocaïne, dans le Sahel, a généré 900 millions de dollars de profits entre 2013 et 2014 selon l'Office des Nations unies contre la drogue et le crime (ONUDC). Quelque 21 tonnes ont transité par le désert sahélien qui est devenu la route privilégiée en direction de l’Europe. Une manne colossale que les trafiquants réinjectent dans l’économie locale en achetant des troupeaux entiers.

Pour blanchir leur argent, les narcotrafiquants ont longtemps acheté des voitures et autres véhicules en Algérie pour leur faire traverser les frontières et les vendre au Mali ou au Niger. D’autres ont construit des villas luxueuses au milieu du désert. Mais la route algérienne est devenue trop dangereuse et les villas trop voyantes. Alors les trafiquants investissent désormais dans le bétail.

« Il y a des gens qui ont beaucoup de moyens et qui achètent beaucoup d’animaux, surtout le gros bétail : les chamelles, les vaches », témoigne un éleveur de Gao, dans le nord du Mali, qui préfère garder l’anonymat. « On raconte que ce sont des narcotrafiquants. Ils étaient éleveurs avant, mais gagnaient trop peu d’argent. Si vous venez à Gao vous verrez des choses extraordinaires. Il y a des gens qui se sont enrichis de manière extraordinaire ! »

Pas de Pablo Escobar sahélien, juste des éleveurs, reconvertis en trafiquants le temps d’amasser suffisamment d’argent pour relancer une activité d’élevage rentable, avec des animaux à forte valeur. Une chamelle vaut 250 000 francs CFA (environ 400 euros). Les petits ruminants eux, notamment les chèvres, se vendent bien moins cher, autour de 50 000 francs CFA (75 euros). Grâce à l’argent de la drogue, les anciens trafiquants montent en gamme. « Ils vivent mieux, et en plus, cela leur permet de se blanchir religieusement aussi. Ils retournent dans le droit chemin », ajoute l’éleveur.

Bouleversement social

La bande sahélo-saharienne est composée de régions pastorales. L’élevage y fait vivre près de 20 millions de pasteurs. Toute l’économie de la zone est liée au bétail ainsi que l’organisation sociale qui tourne autour de la propriété d’animaux. Le blanchiment d’argent dans ce secteur provoque une véritable révolution.

« Cela entraîne une importante paupérisation des éleveurs, a expliqué le docteur Noumou Diakité, vétérinaire à Sévaré au Mali. Si vous avez votre troupeau, le lait, la viande, permettent de faire vivre votre famille. Mais à partir du moment où ce troupeau change de mains, vous vous retrouvez sans rien. Il y a des propriétaires absents qui confient leurs troupeaux aux petits éleveurs à qui ils les ont achetés, et ces éleveurs deviennent des ouvriers. »

La perte de propriété entraîne une rétrogradation dans l’échelle sociale. « Les petits éleveurs se retrouvent avec beaucoup d’argent d’un coup, mais ils n’en font rien, se désole le pasteur de Gao. Ils n’ont pas l’habitude de manipuler autant d’argent. Ils ne l’investissent pas dans d’autres activités. Et après ils se retrouvent à garder les troupeaux des autres. C’est un travail de seconde main. On les paie presque rien. Ils ont le même lait qu’avant sauf qu’il ne leur appartient plus, et qu’on les fait travailler. »

D’un côté des grands propriétaires, de l’autre des gardiens de troupeaux appauvris. Cette concentration des têtes de bétail dans les mains d’une poignée de personnes provoque un accroissement des inégalités sociales. Aujourd’hui, le bétail sahélien est estimé à 25 milliards de dollars, une manne que pourraient bientôt se partager quelques privilégiés seulement.

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