Sahel: les trafics illicites se substituent à l’économie réelle

Patrouille de l'armée dans le nord du Niger, en 2010.
© AFP PHOTO / ISSOUF SANOGO

Dans la zone sahélienne, d’après les Nations unies, la drogue, les armes et le tabac ont rapporté 3,5 milliards de dollars entre 2013 et 2014. L’insécurité mine l’économie des régions sahéliennes et les trafics illicites sont devenus de véritables perfusions.

3,5 milliards de dollars, c’est ce qu’ont rapporté les trafics de drogue, d’armes et de tabac dans le Sahel entre 2013 et 2014, d’après l’ONUDC, l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime.

C’est dans les années 2000 que le Sahel devient la plaque tournante de cette économie parallèle. Le trafic de drogue donne le ton. Au départ de l’Amérique latine, la cocaïne notamment transite d’abord par voie maritime dans les ports du golfe de Guinée. La surveillance des côtes s’intensifie. Le centre de gravité du trafic se déplace donc vers l’Est, dans le désert sahélien. Les grosses cargaisons transportées par voies maritimes commerciales laissent place à de petites quantités qui voyagent par divers moyens allant de la voiture au petit avion.

« Ces évolutions permanentes montrent la capacité de réaction et les moyens financiers considérables à disposition des trafiquants », explique le rapport du Sénat intitulé Sahel : pour une approche globale, publié en 2013. Vingt-et-une tonnes de cocaïne ont ainsi traversé le désert sahélien entre 2013 et 2014.

Un terrain idéal

De vastes étendues difficiles à surveiller, des zones désertées par la puissance publique, des régions en grandes difficultés économiques… le terrain sahélien est propice à la prolifération de trafics illicites d’autant que le troc, le commerce, l’échange de marchandises ont toujours fait partie de l’économie locale. « Les trafics, c’est presque culturel dans toute cette région. Mais le trafic illicite, lui, s’est intensifié depuis une quinzaine d’années, explique Pierre Delval, criminologue. D’abord parce que la misère s’installe durablement et d’autre part, parce qu’il y a des conflits armés qui intensifient les besoins d’armes et de financements. »

La drogue finance donc les groupes armés mais pas seulement. Le bétail constitue une ressource considérable, estimée à 25 milliards de dollars. Les éleveurs, qui sont près de 20 millions dans tout le Sahel, souffrent d’attaques récurrentes.

« Des gens nous attaquent et volent notre bétail pour le vendre en Mauritanie ou au Burkina, se désole Mohamed ould Ali Ahmed, éleveur dans la région de Mopti au Mali. Ce sont des troupeaux énormes qu’ils enlèvent, parfois des centaines de chameaux ou de vaches. Ça fait quelques millions de francs CFA ! Aujourd’hui le circuit normal de transhumance est complètement rompu. Dans les villes, grâce à la Minusma, il y a un peu d’ordre mais dans le désert il n’y a personne. Au nord de Tombouctou, de Gao, il n’y a personne. Entre Goundam et Tombouctou c’est le tronçon le plus dangereux. »

Une économie parallèle

Face à l’insécurité grandissante, beaucoup d’éleveurs, notamment les jeunes, préfèrent donc se tourner vers les activités illicites. « Les effets collatéraux de tous ces conflits, c’est la perte des parents, la perte du bétail… les jeunes sont complètement désorientés, soupire Dodo Boureima, président du réseau sahélien d’éleveurs Billital Maroobé. Sans perspectives d’avenir, il ne leur reste plus qu’à rejoindre les groupes armés ou les trafiquants. C’est leur seule alternative puisqu’ils savent qu’en ville ils ne trouveront rien. »

Ainsi, les commerces illicites s’enracinent dans la région et se substituent peu à peu à l’économie réelle. « Il y a un véritable marché qui s’est construit et une mutation professionnelle des habitants de ces zones, explique Pierre Delval. Ils ont préféré abandonner leurs métiers, éleveurs, agriculteurs ou autres pour s’adonner aux trafics illicites. Les trafiquants sont originaires de familles enracinées dans la région depuis longtemps. Ils connaissent parfaitement bien les circuits d’approvisionnement et ont tout simplement souhaité vivre un peu mieux. »

Pour rompre ce cercle vicieux, le gouvernement malien a promis des investissements dans la région qui tardent à venir. Dans les villes de la bande sahélienne, les taux de pauvreté restent très forts. Ils sont de 47% à Mopti ou Ségou et de 36% à Kayes et Koulikouro.