[Analyse] Burkina-Côte d'Ivoire: après le coup de froid, le réchauffement?

Le nouveau président du Burkina Faso, Roch Marc Christian Kaboré (g) et son homologue ivoirien, Alassane Ouattara(d), lors de la cérémonie d'investiture à Ouagadougou, le 29 décembre 2015.
© AHMED OUOBA / AFP

En faisant le déplacement pour assister le 29 décembre à la cérémonie d’investiture du nouveau président burkinabè, le chef de l’Etat ivoirien Alassane Ouattara a créé la surprise. Sa présence à Ouagadougou a été interprétée par les analystes comme le signe du réchauffement des relations bilatérales particulièrement tendues entre les deux pays depuis le renversement du régime Compaoré en octobre 2014.

Parmi les nombreux défis que le nouveau pouvoir à Ouagadougou devra relever, la normalisation des relations avec Abidjan en est sans doute l’un des plus coriaces. D’autant que ces relations se sont beaucoup dégradées au cours des derniers mois de la transition politique au Burkina. Il y a eu notamment, d’une part, l’éclatement de l’affaire des conversations téléphoniques soutenant le putsch manqué de septembre dernier entre Djibril Bassolé, l’ex-ministre des Affaires étrangères sous la présidence de Blaise Compaoré, et le président de l’Assemblée nationale ivoirienne Guillaume Soro, qui a contesté l'authenticité des enregistrements. Et d'autre part, l’émission du mandat international le 21 décembre dernier contre Blaise Compaoré, exilé en Côte d'Ivoire depuis 14 mois et accusé aujourd'hui dans le cadre de la réouverture du dossier du meurtre de Thomas Sankara.

C’est dans ce contexte potentiellement explosif que la visite à Ouagadougou du président ivoirien a eu lieu, à l’occasion de l’investiture du nouveau chef de l’Etat burkinabè Roch Marc Kaboré. Les deux hommes se connaissent depuis très longtemps. Leurs liens sont anciens et débordent la sphère politique. Ils remontent au début des années 1980 où le père du président Kaboré était vice-gouverneur de la BCEAO et Ouattara conseiller du gouverneur de la banque. Ce dernier a été aussi l’un des premiers chefs d’Etat à féliciter le président Kaboré après son élection en novembre dernier. Aussi, la récente visite de Ouattara à Ouagadougou a-t-elle été beaucoup commentée par les observateurs.

« Notre ami Blaise »

La presse burkinabè a particulièrement relevé la visite effectuée par le chef de l’Etat ivoirien, après la cérémonie de l’investiture, au Mogho Naba, chef suprême des Mossi et la plus haute autorité traditionnelle du pays. « C’est comme s’il était venu demander la bénédiction du roi pour la suite », explique Abdoul Karim Saidou, politologue rattaché au think-tank Centre pour la gouvernance démocratique. Pour Guy Hervé Kam de l’organisation Balai Citoyen, « l’accueil enthousiaste que le président Ouattara a reçu de la part de la population burkinabè montre qu’il n’y a pas de problèmes entre nos deux peuples ».

Pour autant, Abidjan donnera-t-elle une suite favorable à l’extradition de l’ancien président Compaoré que réclame la justice burkinabè dans le cadre de l’affaire Sankara ? Rien n’est moins sûr. On connaît le soutien apporté par Compaoré à la rébellion qui a sévi en Côte d’Ivoire tout au long de la dernière décennie débouchant sur l’arrivée au pouvoir d’Alassane Ouattara en 2011. Ce dernier n’a rien oublié de ce qu’il doit à l’ancien potentat burkinabè qu’il a reçu à bras ouverts lorsque celui-ci a dû quitter son pays suite à l’insurrection populaire d’octobre 2014. C’est le président Ouattara qui avait décidé son homologue français à voler au secours de son ami Blaise et à faciliter son exfiltration. Il n’est sans doute pas aujourd’hui prêt à le lâcher, malgré le changement de la donne à Ouagadougou, comme il l’a signifé en rendant visite dès le lendemain de son retour du Burkina à « son ami Blaise », l’exilé politique le plus célèbre de Coccody.

Or avec l’émission par la justice burkinabè du mandat international contre Compaoré, l’affaire est maintenant dans le camp ivoirien. « Ce serait un geste inamical de la part du président Ouattara d’empêcher la justice ivoirienne de s’exercer librement », affirme Guy Hervé Kam. Abdoul Karim Saidou reste, pour sa part, sceptique et rappelle que la Côte d’Ivoire serait en droit de refuser l’extradition en arguant de la peine de mort prévue par la jurisprudence burkinabé dans les cas d’assassinat et de complicité d’assassinat. « Il faut s’attendre à un règlement à l’amiable de l’affaire Compaoré, poursuit le politologue. Je ne crois pas que ce soit vraiment dans l’intérêt du nouveau pouvoir à Ouagadougou aujourd’hui qu’Abidjan réponde favorablement à la demande d’extradition de Compaoré. C’est un dossier potentiellement déstabilisateur qui va empêcher le gouvernement de prendre à bras le corps les problèmes économiques. »

Des économies complémentaires

Pour Abdoul Karim Saidou, « la véritable priorité du nouveau gouvernement burkinabè est économique ». Roch Kaboré a en effet remporté l’élection présidentielle en promettant de résoudre rapidement le problème du chômage qui touche massivement les jeunes. Avec les moins de 30 ans représentant jusqu’à 70% de la population, la jeunesse burkinabè fait et défait les gouvernements. N'avait-elle pas été à la pointe de la lutte anti-Compaoré ? Dans son discours d’investiture, tout en invitant les Burkinabè à se « mettre au travail immédiatement », le nouveau président a réitéré ses promesses en matière sociale : « gratuité des soins pour les moins de 6 ans », universalité de l’éducation pour les moins de seize ans, accès à l’eau pour tous…

Or, pour pouvoir tenir ses promesses de campagne, le président devra relancer l’économie qui est très dépendante de la Côte d’Ivoire où vit une diaspora burkinabè forte de quelque 4 à 5 millions d’âmes. Le président Kaboré qui a occupé des positions ministérielles importantes sous le régime Compaoré n’est pas sans savoir combien les économies burkinabè et ivoirienne sont complémentaires. Il a donc à cœur de donner une nouvelle vigueur à la coopération entre leurs deux pays en remettant sur le tapis notamment leurs projets de coopération en matière d’infrastructures : construction de l’autoroute Ouagadougou-Yamoussoukro, réhabilitation de la ligne de chemin de fer Abidjan-Ouagadougou, l’interconnexion au réseau électrique ouest-africain pour la production déficitaire burkinabè en électricité.

Parions que de tout cela et d’autres potentialités de coopération, il sera question lors de la première visite à l’extérieur du nouveau président burkinabè, réservée traditionnellement à la Côte d’Ivoire. D’ici là, interviendra à Ouagadougou la nomination d’un nouveau Premier ministre qui a toutes les chances d’être un technocrate. Le nom qui est le plus souvent cité est celui de l’économiste Bissiri Joseph Sirima, secrétaire général du parti présidentiel et coordonnateur national du projet américain Millenium challenge Account (MCA).