Niger, 1965: la méthode Foccart en action

Jacques Foccart, dans les années 1950.
© AFP

Cinq ans après l’indépendance nigérienne, la France engageait un combat de l’ombre contre le principal mouvement d’opposition au pouvoir de Niamey, le Sawaba, dirigé par Djibo Bakary. Objectif : sécuriser le président nigérien de l’époque, Hamani Diori. Cette lutte sera dirigée depuis Paris par Jacques Foccart, le conseiller du général de Gaulle sur les affaires africaines. Un homme puissant, dont les dossiers sont conservés aux archives nationales. De nouveaux documents sont accessibles au public depuis le 1er janvier dernier. Certains sont inédits. RFI a pu les consulter, ils font apparaître de nouveaux pans de l’histoire de la Françafrique.

Djibo Bakary. Hamani Diori. L’histoire du Niger au lendemain de l’indépendance est rythmée par ces deux noms. Tous les deux auraient pu être les pères de la nation, mais c’est sur Diori que la France a finalement jeté son dévolu. Djibo Bakary inquiète. Il est trop difficilement contrôlable, comme l’a montré son appel à voter « Non » lors du référendum de 1958. Ce vote négatif, dans l’esprit de Djibo Bakary lui-même, n’était cependant pas un vote de rejet de la France. « On nous a calomniés, avait-il dit à la presse à l’époque, en nous présentant comme des anti-français parce que nous avons voté contre le référendum… alors que toute notre attitude, toute notre activité gouvernementale, tout notre comportement en tant qu’homme politique prouve abondamment que si nous aimons suffisamment notre mère l’Afrique pour tout lui sacrifier, nous ne sommes pas pour autant contre la France à laquelle nous devons beaucoup… »

30/09/1961 - Hamani Diori, président du Niger avec le président Charles de Gaulle. Diori devient, dans les années 1960, l'allié de la France et Paris assure sa protection. © AFP

Djibo Bakary et son mouvement, le Sawaba, deviennent pourtant progressivement des ennemis des autorités françaises. A Paris, Jacques Foccart, conseiller Afrique de Charles de Gaulle, suit la situation de près. Ses dossiers en gardent la trace. Ils sont conservés à Pierrefitte, en banlieue parisienne, aux Archives nationales. Et font apparaître des épisodes méconnus de cette implication française. 

De l’histoire du bras de fer entre Diori et Bakary, entre le pouvoir du PPN-RDA et l’opposition du Sawaba, on connaissait déjà l’essentiel (notamment grâce aux livres de Georges Chaffard et aux travaux du chercheur Klaas van Walraven) : la cassure, le passage à la lutte armée du Sawaba, le soutien de la France à Diori, les camps d’instruction de l’opposition en Chine, au Nord-Vietnam ou au Ghana... Les documents du fonds Foccart que RFI a pu consulter apportent des éléments nouveaux sur le rôle de la France dans la sécurisation du régime d’Hamani Diori. Et les méthodes qu’elle a employées.
 
La main du Ghana, l’ombre de la Chine
 
Une salle de lecture. Un plan de travail. Un dossier vert intitulé « Djibo Bakary et le parti Sawaba ». Jean-Pierre Bat, conservateur du fonds, tourne les pages avec précaution. « Sans être très épais, explique-t-il, ce dossier est très dense, puisque Djibo Bakary est l’objet d’une surveillance et de renseignements pour Jacques Foccart de manière continue du referendum de 1958 jusqu’au début des années 1960. Tous les documents : télégrammes, notes de renseignement, notes blanches, permettent de tracer entre 1959 et 1962 tous les déplacements de Djibo Bakary en Afrique de l’Ouest. »
 
La dissolution du Sawaba est prononcée le 12 octobre 1959, par décret. Djibo Bakary passe à la clandestinité. Il vit à Dakar, Bamako, puis Accra d’où il prépare une action armée contre le pouvoir d’Hamani Diori. En octobre 1964, le Sawaba lance une série d’attaques dans différentes localités, destinées à déclencher une insurrection populaire… Mais les populations ne suivent pas, elles font même échec à la progression des sawabistes.
 
A l’heure des bilans, le président Diori dénonce le rôle du Ghana et la complicité du Dahomey dans ce qui s’est passé. Les alliés du Niger trouvent immédiatement trace, dans ces attaques, de l’implication d’une puissance étrangère : la Chine. Un premier document du fonds le suggère. L’ambassadeur de France au Niger, Albert Tréca, établit le 20 novembre 64 une note qui arrive entre les mains de Charles de Gaulle. Il y mentionne cette connexion chinoise et évoque les réponses régionales à apporter. « Les commandos ont été rapidement réduits par la population, écrit Tréca, appuyée, au besoin par les forces de l’ordre envoyées d’urgence vers les points les plus menacés. On estime à 80 le nombre des agresseurs qui ont été tués ou fait prisonniers. Plusieurs d’entre eux – une vingtaine environ – ont déclaré avoir été entraînés à Nankin. » Ce lien avec la subversion chinoise inquiète fortement les responsables français. Une réponse régionale est organisée. Elle est prise en mains par trois piliers du RDA (Rassemblement démocratique africain) en Afrique de l’Ouest : Hamani Diori, le président nigérien, Félix Houphouët Boigny, le président ivoirien et Maurice Yaméogo, le président de Haute-Volta. 
 
Après l’échec des attaques d’octobre, les dirigeants du Sawaba se retrouvent, eux, à Accra, pour tirer les leçons de ce qui s’est passé. Djibo Bakary est violemment critiqué pour sa gestion financière du mouvement. Le contrôle des fonds est confié à l’ancien ministre de l’Agriculture, Issaka Koké.

Issaka Koké, devenu le gestionnaire de fonds du Sawaba après février 1966, est l’un des militants sawabistes qui a fait l’objet d’une surveillance des autorités françaises. © Laurent Correau/RFI

 Le Sawaba ne tarde d’ailleurs pas à refaire parler de lui. Le 13 avril 1965, six mois après les attaques aux frontières, un homme vise le président Diori lors d’un attentat à la grenade, à Niamey, pendant la grande prière de la tabaski. L’ambassadeur Albert Tréca envoie coup sur coup deux télégrammes diplomatiques à Paris. Le premier est très factuel : « Un incident, peut-on lire, a marqué ce matin la grande prière de la tabaski. Une grenade de fabrication locale a été lancée contre le président Diori qui, entouré des membres du gouvernement, présidait la cérémonie. Ni le président, ni les ministres n’ont été atteints. » Une heure plus tard, sur la base de nouvelles informations, Tréca envoie un deuxième télégramme. L’auteur de l’attentat et les complices arrêtés « feraient partie d’une cellule terroriste de quarante personnes qui seraient venues d’Accra par le Mali et dont on ignore où elles se trouvent actuellement. » Accra : le lien est effectué avec le mouvement de Djibo Bakary.
 
Le pouvoir nigérien communique très vite sur cette implication du Sawaba et sur les nouvelles complicités ghanéennes dans cet attentat. Il envoie face à la presse le ministre de la Justice, Issoufou Saidou Djermakoye. « Le terroriste, déclare le ministre, s’appelle Amadou Diop. Il faisait partie des différents commandos envoyés par Djibo Bakary pour agresser notre pays. Il faisait partie de l’équipe de Dan Douna qui a attaqué la région de Birni N’Konni [NDLR : Aboubakar Dan Douna, ancien SG du syndicat UGTAN du bois et du bâtiment, formé en Chine populaire à Nankin, l’un des participants à l’attaque contre Birni N’Konni en octobre 1964] et qui a été lynché par la population après qu’il ait tué un instituteur qui était venu pour pouvoir les identifier. Amadou Diop, avec quelques-uns de ses camarades, ont pu traverser la frontière et rejoindre le Nigeria. Depuis, on les cherchait et c’est au cours de la tabaski qu’Amadou Diop, profitant de cette journée religieuse, a pu pénétrer au Niger en passant par le Nigeria à Kano… De Kano il a pu rejoindre Maradi… Maradi Niamey… Donc c’est la suite logique des attentats perpétrés contre le Niger par Djibo Bakary. »     
 
Surveillance du territoire et conseiller particulier
 
Un attentat terroriste a failli mettre à terre l’exécutif nigérien. L’alerte a été violente. La France s’interroge sur les moyens de sécuriser son allié de Niamey. Le commissaire Colombani, un conseiller technique envoyé par Paris, propose à Jacques Foccart la mise en place au Niger d’un réseau ST (Surveillance du territoire). Un exemplaire de son projet existe toujours aux Archives nationales. Jean-Pierre Bat le sort d’une boîte à archives Cauchard et le place sur le plan de travail.

Deux pages extraites du projet de mise en place d'un réseau de surveillance du territoire nigérien. © Archives nationales

 
Il fait neuf pages. Bien que le Niger soit indépendant depuis cinq ans, le document est directement adressé à Jacques Foccart sous son titre de « secrétaire général pour la communauté et les affaires africaines et malgaches ». Colombani retrace les derniers événements et précise que la menace va aller croissante : « Les Chinois installés au Mali dans les régions de Ségou, Sikasso, Niomo, etc… se prépareraient à apporter une aide technique et matérielle plus grande. » Pour faire face aux menaces, il propose un projet d’organisation avec un bureau central de coordination et six antennes de surveillance. « Officiellement, analyse le conservateur du fonds Foccart, il s’agit d’un service de sûreté nigérien. Mais en regardant la composition des effectifs, on voit que chaque niveau hiérarchique (le bureau central comme au niveau des antennes régionales) est dirigé ou conseillé par un officier de police français personnellement recruté par Colombani qui fait appel à ses hommes de confiance. » Par la suite, dans les années 1960, il veillera avec un soin particulier à la nomination des officiers qui auront en charge la zone d’Arlit, la zone d’uranium particulièrement stratégique.
 
Cette structure chargée de la surveillance du territoire nigérien, née en lien étroit avec la présidence française, maintient par la suite sa relation anachronique avec l’ancien colonisateur. « Foccart ne s’intéresse pas seulement à cette police au moment de sa création, explique Jean-Pierre Bat. Au contraire. Il en suit le fonctionnement et au hasard des dossiers d’affaires politiques que l’on trouve dans le fonds, on découvre des fiches individuelles directement rédigées par la Surveillance du territoire nigérien, c’est-à-dire par les services de Colombani… dont les originaux parviennent entre les mains même de Jacques Foccart… et sont conservés aujourd’hui dans ses archives, dans les dossiers Niger. »
 
Pour faire face à la subversion sawabiste, Hamani Diori demande également la nomination à ses côtés, d’un conseiller français qu’il a choisi, Jacques Mansion. Mansion, une légende. Le premier agent secret de la France libre envoyé en juillet 1940 en France occupée. Après la guerre, il se recycle en Afrique, dans le secteur privé. Sans perdre du regard les évolutions politiques africaines, notamment celle du Congo-Brazzaville. Dans la lettre par laquelle Diori demande son affectation, le président nigérien indique que Mansion exercerait « les fonctions de Conseiller technique pour les affaires particulières que je lui attribuerais. » « En réalité, explique Jean-Pierre Bat, c’est un conseiller politique spécial qui n’est pas tout à fait neutre, puisque Jacques Mansion est notoirement un ami de Jacques Foccart et qu’il va assurer les missions de liaison sensibles et confidentielles entre Jacques Foccart d’une part, Hamani Diori d’autre part. » Il sera notamment envoyé en Algérie, après le coup d’Etat de Houari Boumédiène, pour appeler le nouveau pouvoir algérien à cesser de soutenir le Sawaba. Boumédiène demandera plus tard aux membres du Sawaba présents en Algérie de cesser leurs activités.
 
Des méthodes aux limites de la légalité
 
Un autre document du fonds Foccart mérite d’être cité. Il s’agit d’une note sur l’affaire Ali Koté, un partisan du Sawaba arrêté en France, dont le régime d’Hamani Diori souhaite l’extradition. Alors que Koté est déjà réclamé par le Nigeria.
 
La note, qui vient du Secrétariat général pour la communauté et les affaires africaines et malgaches, les services de Foccart, est datée du 31 juillet 1965. Elle évoque toutes les hypothèses envisageables pour envoyer Ali Koté au Niger, en dépit de l’avis du quai d’Orsay (le ministère français des Affaires étrangères)… et en allant jusqu’aux limites de la légalité. Première option : envoyer Mansion à Paris, avec un meilleur dossier d’extradition que le premier, pour obtenir un envoi vers le Niger. Deuxième option : s’appuyer sur la plainte d’un privé, Roques de la Biao. Celui-ci se dit prêt à cesser les poursuites si cela peut faciliter l’extradition vers Niamey. Troisième option : faire expulser Koté vers Abidjan d’où il pourra être transféré au Niger.

(18/06/1965) - Kwame Nkrumah, Premier ministre du Ghana. En 1965, Accra est le principal soutien du mouvement Sawaba en Afrique de l'Ouest. © Terry Fincher/Express/Getty Images

Au cours de cette période de lutte contre le Sawaba, la France renforce enfin le contrôle des allées et venues sawabistes sur son territoire. Fin 1964, le secrétariat général de Jacques Foccart adresse au ministère de l’Intérieur un dossier nominatif sur Djibo Bakary. Le document sera transmis aux renseignements généraux, accompagné de trois photos qui doivent aider à le reconnaître afin que le leader politique soit appréhendé s’il venait à entrer en France.
 
Effacer le traumatisme de Brazzaville
 
Comment expliquer, en cette année 1965, le degré d’implication de la France face à ce mouvement Sawaba ? Il faut rappeler que Paris doit encore faire oublier, à cette époque, le traumatisme de Brazzaville. En août 1963, la France n’a pas secouru l’abbé Fulbert Youlou, l’un de ses alliés, qui a été emporté par des manifestations lors de ce qu’on a appelé « les trois glorieuses ». Suite à ce manquement, les autorités françaises doivent faire comprendre aux pays amis sur le continent que jamais le scénario ne se reproduira. D’où le dispositif qui sera mis en place pour remettre en selle le président Léon M’Ba au Gabon après le putsch de février 1964. D’où le dispositif constitué autour d’Hamani Diori au Niger.
Le positionnement politique du chef du Sawaba, Djibo Bakary, a par ailleurs largement contribué à en faire un ennemi de Paris. Foccart mise beaucoup, après les indépendances, sur un réseau politique, celui du RDA, le Rassemblement démocratique africain pour conserver une influence sur le continent. Djibo Bakary fait à un moment partie de l’antenne nigérienne du RDA, mais il finit par s’y opposer. Il s’allie même avec le président ghanéen Kwame Nkrumah, l’ennemi juré du patron du réseau RDA, l’Ivoirien Félix Houphouët-Boigny. Cet ancrage dans le camp « progressiste » qui passe également par le soutien chinois au Sawaba fait de Djibo Bakary un homme à abattre pour la France.

Fragilisé par toutes les actions qui sont menées contre lui, le Sawaba reçoit le coup de grâce début 1966 à la suite du coup d’Etat qui a lieu au Ghana le 24 février. Le régime de Kwame Nkrumah est renversé et toutes les installations qui permettaient l’entraînement des militants progressistes africains sont démantelées. Les instructeurs chinois sont expulsés. Djibo Bakary doit se réfugier à l’ambassade de Bulgarie, certains de ses compagnons demandent, eux, l’asile au Soudan.

 
Voir le diaporama des archives inédites de 1965 sur le Niger, issues du Fonds Foccart ci-dessous ou cliquer ici


A (re)lire ou ré(é)couter :

Jacques Foccart, l’homme de l’ombre à la lumière de ses archives

L’inventaire du fonds Foccart aux archives nationales

Grand reportage: Niger 1965, la methode Foccart en action