Révolutions: les audaces et les limites du printemps tunisien

Les Tunisiens célèbrent l'anniversaire du premier mois de leur révolution le 14 février 2011 à l'avenue Habib Bourguiba à Tunis.
© AFP PHOTO/FETHI BELAID

Pionnière du mouvement des printemps arabes, la Tunisie commémore ce 14 janvier le cinquième anniversaire de la chute du régime autoritaire du président Ben Ali. Or, ces commémorations coïncident avec la recomposition en cours de la scène politique et des velléités autoritaires du nouveau régime.

Il y a cinq ans, le 14 janvier 2011, le président tunisien Zine el-Abidine Ben Ali fuyait précipitamment son pays sous la pression de la rue et se réfugiait avec sa famille en Arabie saoudite. En moins de quatre semaines de révolte, le peuple tunisien avait réussi à renverser un régime autoritaire qui avait gouverné le pays d’une main de fer et pillé ses richesses pendant vingt-trois ans.

Le mouvement avait commencé en décembre de l’année précédente lorsqu'un jeune vendeur ambulant, Mohamed Bouazizi, s’est immolé par le feu à Sidi Bouzid, dans le centre défavorisé du pays, pour protester contre la précarité, le chômage et des brimades bureaucratiques. Le geste désespéré du jeune homme avait provoqué une onde de choc à travers le pays et fut le point de départ d’un soulèvement populaire qui a bouleversé la donne politique en Tunisie, mais aussi à travers l’ensemble du monde arabe.

Pays pionnier et figure d'exception

Cinq ans plus tard, le pays pionnier du mouvement des « Printemps arabes » fait aussi figure d’exception. Parce que sur les dizaines de pays du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord à avoir été touchés par le phénomène révolutionnaire, la Tunisie est, malgré ses multiples soubresauts, sans doute la seule à pouvoir se targuer d’avoir réussi sa transition démocratique. Pendant que la Syrie, la Libye et le Yémen plongeaient dans le chaos politique et que l’Egypte renouait avec l’autoritarisme et la répression avec l’arrivée au pouvoir de son nouveau « pharaon » le général al-Sissi, le pays du Jasmin a organisé des élections libres (2011 et 2014) et s’est doté d’une Constitution moderne proclamant de nombreux droits et libertés.

Il suffit aujourd’hui de marcher dans les rues de Tunis ou de Sfax pour constater l’ampleur de cette émancipation citoyenne. Les gens n’ont, par exemple, plus besoin de se cacher pour critiquer le pouvoir et les décisions gouvernementales. La liberté d’expression est sans doute l’un des plus importants acquis des années post-Ben Ali, comme en témoignent la multiplication de journaux, radios et télévisions privées et la place que ceux-ci accordent aux débats politiques.

A cette liberté d’expression et de la presse conquise de haute lutte par les Tunisiens, s’ajoute, sans doute plus important encore pour la réussite de la transition démocratique, l’approfondissement de la tradition politique de compromis et de dialogue. Si, au sortir de la révolution, le pays était profondément divisé entre

Le dirigeant du parti Ennahda Rached Ghannouchi est le principal bénéficiaire de la crise qui secoue la classe politique tunisienne depuis fin 2015. © AFP PHOTO / FETHI BELAID

« sécularistes » et « islamistes », ces derniers représentés par le parti Ennahdha qui avait remporté les élections démocratiques de 2011, les deux camps se sont progressivement rapprochés et ont adopté une démarche consensuelle facilitant la ratification de la nouvelle Constitution en 2014. Pour Nicolas Beau, spécialiste de la Tunisie interrogé par RFI, le mérite en revient en grande partie au chef du parti islamiste Rachid Ghannouchi que l’expert qualifie d’homme « politique très sophistiqué, qui a su prendre les tournants, notamment lorsqu’il a vu comment les choses tournaient en Egypte et en Syrie ». On se souviendra aussi du rôle éminent joué, dans cette recherche d’un compromis constitutionnel, par le « quartet » formé par le syndicat UGTT, l’Utica (patronat), l’Ordre des avocats et la Ligue tunisienne des droits de l’homme, récompensé par le prix Nobel de la paix 2015.

Morosité

Pourtant, c’est dans la morosité que la Tunisie commémore le cinquième anniversaire de sa révolution. On est loin de la l’euphorie post-révolutionnaire. Les événements de 2015 ne sont sans doute pas étrangers à cette morosité ambiante. Comme l’a reconnu le président de la République, Béji Caïd Essebsi, dans ses vœux de Nouvel An, « 2015 a été une année difficile » pour son pays.

Ce fut en effet une année noire, notamment en termes de menace sécuritaire. La Tunisie, qui a connu plusieurs attentats terroristes depuis cinq ans, a été frappée pendant l’année écoulée par trois attentats d’une très grande violence, tuant 38 touristes et 13 membres des forces de l’ordre. Revendiqués par le groupe Etat islamique (EI), ces attentats ont révélé l’incapacité des autorités tunisiennes à faire face seules aux défis sécuritaires auxquels leur pays est confronté. Prenant toute la mesure de la vulnérabilité de son pays, le président Béji Caïd Essebsi a alors averti qu’une nouvelle attaque de grande envergure pourrait provoquer l’effondrement même de l’Etat tunisien.

Cette menace terroriste qui plane sur la Tunisie est d’autant plus grave qu’elle émane aussi bien de l’extérieur que de l’intérieur. Les auteurs des attentats du musée du Bardo en mars dernier et de Sousse en juin étaient des Tunisiens. Selon des responsables sécuritaires interrogés par l’AFP, ce pays paie aujourd’hui le prix de la mainmise étroite du gouvernement sur les mosquées et les partis religieux à l’époque de Ben Ali, poussant la jeunesse à se tourner vers la pensée wahhabite qui embrigade à travers les réseaux sociaux et les chaînes de télévision satellitaire religieuses. L’aggravation de la situation sociale et économique après la révolution a favorisé l’embrigadement des jeunes désoeuverés par les groupes radicaux. Les chiffres sont hallucinants : plus de 5,500 Tunisiens, en majorité âgés de 18 à 35 ans, ont rejoint des organisations jihadistes à l’étranger, notamment en Syrie, en Iran et en Libye, selon un groupe de travail de l’ONU. C’est la Tunisie qui fournit le plus gros contingent de mercenaires aux organisations jihadistes à l’étranger !

Désespoir de la jeunesse

« Le désespoir est si grand parmi la jeunesse des banlieues de la capitale et des villes intérieures qu’ils n’hésitent pas à dire ouvertement que la vie était meilleure avant la révolution », explique Jean-Marc Salmon, auteur d’un nouveau livre sur le soulèvement tunisien qui vient de paraître (1). Ce désespoir se nourrit de la situation économique désastreuse dans laquelle se débat la Tunisie. Selon les spécialistes, l’économie a été le grand échec des gouvernements successifs depuis la chute de l’ancien régime. Le chômage, la cherté de la vie, la corruption des élites et des bureaucrates, le hiatus de développement entre les régions, rien n’est épargné aux Tunisiens. Tous ces facteurs, qui étaient à l’origine de l’auto-immolation de Moahmed Bouazizi, se sont aggravés pendant la période post-révolutionnaire.

Les indicateurs sont tous au rouge avec une croissance zéro et le chômage qui dépasse 15%, frôlant 32% chez les jeunes diplômés. Enfin, le tourisme, le secteur le plus porteur de l’économie tunisienne et créateur d’emplois, a été sans doute durablement touché par les récents attentats. Les recettes touristiques auraient chuté de plus de 30% au cours de l’année 2015. Comme dans d’autres pays frappés par le phénomène, la dépression économique et la radicalisation constituent un cercle vicieux d’où la Tunisie ne pourra sortir que grâce à l’imagination et le volontarisme à la tête de l’Etat.

La classe politique tunisienne est en proie à des dissensions potentiellement dangereuses pour la transition démocratique en cours dans le pays. Nidaa Tounes, parti fondé par le président Béji Caïd Essebsi et formation dominante au sein de la coalition islamo-moderniste au pouvoir, est en train d’imploser avec une trentaine de ses députés ayant décidé de prendre le large.

Ces dissidents qui veulent créer leur propre organisation, expliquent leur rupture d’une part par la succession dynastique que leur fondateur nonagénaire veut leur imposer et par le rapprochement trop étroit de leur parti, d’autre part, avec Ennahdha de Rachid Ghannouchi, proche des Frères musulmans. A l’appui de leur démarche, ils citent le récent remaniement gouvernemental qui a concerné les ministères sensibles tels qu’Affaires religieuses, Intérieur, Emploi et Formation professionnelle et qui aurait été effectué pour donner satisfaction au partenaire islamiste. Le renforcement de l’influence islamiste sur la coalition coïncide aussi avec la multiplication ces derniers mois « de dispositions juridiques, anticonstitutionnelles, liberticides et très rétrogrades, non conformes aux conventions internationales », dénoncée par la Fédération internationale des ligues des droits de l’homme.

Le beau « printemps tunisien » est-il condamné, lui aussi, à déboucher sur un hiver de restauration autoritaire ? La jeunesse tunisienne, qui fut le fer de lance de la révolution, avait peut-être anticipé cet échec en boycottant, semble-t-il, à plus de 60%, le scrutin présidentiel d’il y a deux ans.

(1) 29 jours de révolution. Histoire du soulèvement tunisien: 17 décembre 2010 - 14 janvier 2011, par Jean-Marc Salmon. Ed. Les petits matins, 352 pages, 20 euros.