Fipa 2016: «La télévision est la chose la plus intime que nous ayons»

« Birthday », fiction britannique de Roger Michell, programmée au Fipa 2016 à Biarritz.
© Fipa 2016

Le Festival international de programmes audiovisuels vient d’ouvrir ses portes à Biarritz. Du 19 au 24 janvier, le Fipa ambitionne de présenter les meilleurs films, documentaires, grands reportages et séries venus du monde entier avant d’être programmés à la télévision. La 29e édition se retrouve au cœur de l’actualité avec des programmes sur le jihadisme, les réfugiés et le colonialisme. Seul bémol : une absence totale de l’Afrique. Entretien avec Didier Decoin, le président du Fipa.

RFI : Il y a un an, la conférence de presse du Fipa 2015 avait lieu le jour de l’attaque contre Charlie Hebdo. Un an après, beaucoup de reportages, de documentaires et de fictions sur les attentats sont programmés à la télévision. Malgré le cinéma, les réseaux sociaux et les autres médias, la télévision reste-t-elle au cœur de la société ?

Didier Décoin : Je passe mon temps à dire exactement cela. La télévision est un médium beaucoup plus réactif que tous les autres. Je suis frappé qu’il y ait des œuvres qui parlent déjà des attentats en France, du flux des migrants d’aujourd’hui. La caractéristique de la télé est d’être très rapidement en réaction. Pourquoi ? Parce qu’il n’y pas la peur d’une sanction commerciale. Au cinéma, il faut faire un certain nombre d’entrées pour que le film soit rentable. Alors on y réfléchit à deux fois. La télévision peut oser. Et puis, il y a une espèce de souplesse des moyens d’expression concernant les caméras, les systèmes de tournage. Cela fait que la télévision est la chose la plus intime que nous ayons dans nos sociétés pour nous exprimer.

Depuis les attentats contre Charlie Hebdo, y a-t-il un danger d’une certaine autocensure à la télévision ?

Non. Il y a peut-être une certaine « censure » à la télévision qui vient, à un certain moment, des diffuseurs qui peuvent être frileux ou avoir peur de présenter un programme, et cela pour un tas de raisons. Mais de la part des créateurs, il n’y a certainement pas une autocensure. Il y a même des audaces qui laissent pantois. Je pense à un film qu’on présente sur l’histoire d’un homme qui est en état de grossesse et qui va faire un enfant [Birthday, fiction britannique de Roger Michell, ndlr]. C’est présenté d’une manière très réaliste où l’on pourrait dire que c’est scandaleux, que c’est horrible, moralement, sur le plan éthique, etc. Mais eux, ils avaient envie de faire le film et ils l’ont fait !

Le Smart Fipa présente une télévision à la « narration sensorielle » qui permet de toucher, humer et regarder à 360 degrés l’histoire racontée… Qu’est-ce que cela va nous apporter ?

Du rêve ! Je ne sais pas à quoi va ressembler la télévision dans cinq, dix ou quinze ans, mais l’outil télévisuel, la technologie de la télévision progressent à une vitesse absolument inimaginable. Je suis convaincu qu’on aura la télévision en relief dans le salon. Le relief qui sort de l’écran. On aura Marilyn Monroe avec qui on pourra prendre une tasse de thé chez soi. Je suis convaincu que cela arrivera un jour. Je m’imagine même qu’on aura un jour la télévision sans écran. On sera comme dans une salle de squash où les gens sortent de l’écran et où l’on pourra entrer dans la fiction comme dans des dessins animés avec Bugs Bunny… Pour moi, la télévision a un avenir absolument radieux devant elle, parce qu’elle rencontre notre monde, on a besoin d’elle et on a envie d’elle.

Plusieurs films de la programmation parlent de l’islamisme radical dont Salafistes, un film qui ne juge pas, mais qui montre le discours et les pratiques des jihadistes. La télévision, comment montre-t-elle cet islamisme radical ?

Le danger est de l’esthétiser. Par exemple, de montrer les véhicules Toyota avec les drapeaux noirs [du groupe Etat islamique, ndlr] fonçant dans le désert. Il est beau, ce noir sur fond ocre. Il y a un côté beauté barbare, une cruauté, une esthétique de Daech. Le danger est que ce côté esthétique finisse par séduire. Mais on doit quand même montrer les choses…

Quelles choses ?

Dans le film Salafistes de François Margolin et Lemine Ould Salem, j’ai été frappé par une scène où l’on voit une amputation d’un voleur à qui on coupe la main. C’est insoutenable, et en même temps, il faut le montrer, même si c’est très difficile. Il serait également très intéressant - et ce film n’a pas encore été fait - de savoir quel est le relationnel entre l’homme qui fait le film et le bourreau, le fou d’Allah, l’islamiste radical qui est en face. Comment ils se parlent-ils une fois qu’on a dit : « Coupez ! » ou avant qu’on dise « Action ! »

« The Woman Who Joined The Taliban », grand reportage de Kai Lawrence, programmé au Fipa 2016, à Biarritz. © Fipa 2016

Au Fipa, le sujet de l’islamisme est traité sous beaucoup d’angles : The Woman who joined the Taliban (Canada) montre une Canadienne convertie à l’islam, Among the believers (Pakistan) décrit la vie dans une école coranique. Ne m’abandonne pas (France) raconte le périple de deux parents qui essaient d’empêcher leur fille de partir en Syrie. Est-ce qu’il y a aujourd’hui encore des zones taboues qu’on ne peut pas traiter par rapport à ce sujet ?

Il ne faudrait pas qu’il y en ait, mais il existe effectivement des secteurs tabous où les gens n’osent pas s’aventurer. Mais de moins en moins. Les créatifs de la télévision ont de plus en plus de courage. Ce qui est sûr : on ne devrait pas avoir de tabous. On devait explorer tout. La télévision est comme une barre de témoin. Il faut y dire toute la vérité. La télévision ne doit rien s’interdire.

Plusieurs films abordent le sujet des réfugiés. L’Allemande Frauke Sandig raconte l’histoire du camp de Friedland, qui accueille depuis la Seconde Guerre mondiale des demandeurs d’asile ; le documentaire des Français Sarah Lebas et Cyril Thomas raconte avec des mots d’enfants le départ d’une Syrie en guerre, la fiction qatarienne de Reem Haddad et Dima Gharbawi Shaibani évoque sous forme d’un portrait interactif la vie des Syriens installés au Liban. Quel est le rôle de la télé par rapport à la question des réfugiés ?

La télé est là pour émouvoir, parce qu’il y a eu énormément de commentaires sur cette histoire des migrants, des réfugiés, etc. Au début, il y avait la compassion. Il y avait l’histoire du petit garçon Aylan retrouvé sur une plage turque. Après, il y a eu une sorte d’angoisse, attention, est-ce que ces réfugiés ne sont pas des envahisseurs ? Mais dans tous ces cas de figure, on a perdu de vue une chose : le côté être humain. Le migrant, le réfugié, c’est un autre moi-même. Les films au Fipa montrent à quel point ce sont des êtres humains en face.

Avec le Hackathon, ce marathon créatif pour élaborer un projet transmédia innovant, on revient à la littérature : il y avait 1984 de George Orwell, Soumission de Michel Houellebecq se déroule en 2022, le roman de Boualem Sansal nous projette en 2084 et les hackathoniens du Fipa 2016 se retrouvent en 2075. Qu’est-ce qu’ils vont vivre avec la télé en 2075 ?

Ce sont eux qui vont apporter la réponse. Mais le monde qu’on leur offre en 2075, ce n’est pas la joie : on ne lit plus, on n’écrit plus. C’est le règne de l’immédiateté et de l’éphémère. La question posée aux hackathoniens : comment réagir, avec quelle création télévisuelle dans un monde où rien n’est stable ? C’est le cauchemar absolu. Rien n’est fixé. Rien ne dure. C’est comme si ce moment n’avait pas existé. C’est affreux. C’est le vol de la vie.

C’est un regret…
Pourquoi l’Afrique est-elle complètement absente au Festival international de programmes audiovisuels ? François Sauvagnargues, délégué général du Fipa
20-01-2016 - Par Siegfried Forster

29e Festival international de programmes audiovisuel (FIPA), du 19 au 24 janvier. Parmi les 1300 films envoyés, issus de 70 pays, 140 œuvres ont été sélectionnées. 68 programmes sont en lice pour le Fipa d’or.

► Le samedi 23 janvier, à 15h, aura lieu une table ronde sur « L’islamisme radical en question ».