«Salafistes», un documentaire choc qui fait débat au FIPA

Omar Ould Hamaha, leader d’Ansar al-Charia dans « Salafistes », un documentaire de François Margolin et Lemine Ould Salem.
© Margo Cinéma / Fipa 2016

Le documentaire choc « Salafistes » ambitionne de montrer une réalité jusqu’ici invisible de l’islamisme radical. Pour cela, le réalisateur français François Margolin et le journaliste mauritanien Lemine Ould Salem relatent les discours salafistes sans filtres et filment la charia en action, de l’amputation jusqu’à l’exécution. Les limites adoptées par la majorité des médias occidentaux sont consciemment dépassées. Présenté en avant-première et dans des conditions imprévues (restriction d’accès aux plus de 18 ans et floutage d’une scène) au Festival international de programmes audiovisuels (Fipa) à Biarritz, avant la sortie en salle le 27 janvier et suivi d’une programmation prévue sur Canal +, ce « chocumentaire » anime le débat autour des questions essentielles face aux dangers d’un islamisme radical : Où se trouvent les limites de l’information ? Doit-on tout diffuser pour documenter l’Histoire ? Entretien avec les auteurs.

Votre film Salafistes est dédié aux victimes des attentats à Paris et ailleurs. Comment tenez-vous le choc de faire des interviews avec les bourreaux dont vous déplorez après les victimes provoquées par leurs attentats ?

Lemine Ould Salem : Ce n’est pas un sujet très facile. Le contact avec ce genre d’acteurs n’est pas évident. Cela dit, je pense que nous avons travaillé comme nous le faisons d’habitude, de façon très objective en allant voir ces gens, en essayant de savoir : Qui sont-ils ? Comment pensent-ils ? Pourquoi agissent-ils comme ils le font ? Et nous avons évité d’être dans la position de donneur de leçon ou de moralisateur, parce que nous pensons que le spectateur est assez intelligent pour comprendre et de se faire une idée.

François Margolin : Il y a très peu de temps, je me suis aperçu que dans mes films, j’ai toujours eu tendance à interviewer ceux qu’on appelle les bourreaux ou les méchants. Ou comme dirait Hitchcock : plus le méchant est réussi, plus le film est réussi. Cela m’a toujours intéressé d’interviewer des gens qui ne sont pas aimés par les autres. Dans les Salafistes, je suis parti d’un constat : eux, ils nous connaissent extrêmement bien. Et nous, on ne les connaît pas. Il me semble important de connaître les gens qui sont en face de nous et qui, eux, ont décidé d’être en guerre contre nous. Ils font le jihad. C’était important de comprendre ce qu’ils ont dans la tête, parce que, jusque-là, trop souvent, les gens font des documentaires en ayant strictement un point de vue moral.

Vous avez enquêté de 2012 jusqu’à aujourd’hui, dans plusieurs pays comme le Mali, la Mauritanie, la Tunisie, l’Irak, la Syrie… Est-ce une tentative de définir ce que cela veut dire d’être salafiste aujourd’hui ?

Lemine Ould Salem : On n’a pas la prétention de définir cette secte du salafisme aujourd’hui. Nous voulions poser des questions beaucoup plus simples : comment se fait-il que des individus décident aujourd’hui de prendre des armes ou de se faire exploser ou de prendre en otage d’autres individus ? On espère bien montrer que les salafistes ne sont pas tous pareils. Nous avons interrogé plusieurs théoriciens et acteurs. Avec le film, chacun peut se faire une idée du salafisme.

Vous montrez la charia en action : la main coupée d’un voleur, une lapidation, les flagellations, etc. Où sont les limites pour ne pas devenir le porte-parole ou le haut-parleur des salafistes ?

François Margolin : La limite c’est justement ce qu’on montre. Faire un film sur les salafistes, c’est forcément quelque chose qui est sur le fil du rasoir, mais en même temps, il faut montrer ce qu’ils font, en contrepoint de leur parole qui est très doucereuse, très établie. C’est un système de pensée, qui, pour certaines personnes, peut même sembler extrêmement séduisant. La réalité de ce qu’ils font, par moment, c’est l’ultraviolence, filmée avec un certain plaisir par eux-mêmes : des homosexuelles jetés d’un toit, filmés avec quatre caméras pour montrer tous les points de vue. On a aussi interviewé les victimes, mais les propos des victimes étaient finalement moins forts que la violence que les salafistes eux-mêmes prônent et montrent, parce qu’ils en sont fiers. Par exemple, on a aussi rencontré des yézidis, des esclaves sexuels, mais leurs propos étaient bizarrement très en dessous et ne faisaient pas un réel contrepoint.

En quoi votre film est-il inédit ?

Lemine Ould Salem : C’est la première fois que nous avons aussi bien des acteurs de ce qu’on appelle aujourd’hui le jihad que des théoriciens du jihad. Nous avons aussi des personnes ayant vécu sous l’autorité de groupes jihadistes, notamment dans le nord du Mali, de façon très posée, sans contraintes, et de façon très libre, parce qu’il n’y a pas de commentaires ou de voix-off dans le film. Nous avons estimé qu’il est nécessaire d’écouter ces gens, tels qu’ils sont, sans interférence aucune. Là aussi, je pense que c’est la première fois ou une des premières fois que ces gens sont montrés de façon libre, sans que leurs propos soient interprétés, sans que leurs propos soient victimes ou l’objet d’un montage orienté. Nous avons voulu un travail assez « froid » sur ces gens-là.

Vous soulignez que vos interlocuteurs étaient libres dans leurs réponses. Est-ce que vous étiez libres de filmer comme vous le souhaitiez ?

Lemine Ould Salem : Dans la mesure où nous acceptions les règles qu’ils ont fixées, nous étions libres de travailler. C'est-à-dire une sorte de [pacte] : nous nous engageons à faire notre travail de façon professionnelle. Eux, ils s’engageaient à nous parler d’une façon libre et sincère. C’était une sorte d’engagement réciproque. Ils ont respecté leur parole. Nous avons aussi respecté notre parole. D’ailleurs, le film prouve que nous avons été très honnêtes et très respectueux de nos engagements.

Vous ne vous êtes jamais sentis menacés?

Lemine Ould Salem : Tout au long de ce tournage, nous avons tenu à ne pas dépasser les limites qui nous ont été fixées, par exemple ne pas filmer des combattants à visage découvert sans leur autorisation ou à ne pas filmer des femmes qui ne sont pas voilées selon la tenue que eux, ils estimaient comme étant islamiquement correcte. Ou de ne pas poser des questions manipulatrices.

La mise en scène des interviews est très soignée : par exemple, les idéologues sont filmés devant leur bibliothèque, sur la table du tribunal islamique apparaissent un fusil et un Coran… C’était préparé ?

François Margolin : Non. C’est très compliqué de mettre en scène, vraiment, vu les conditions extrêmement difficiles et dangereuses du tournage. Mais, ce sont évidemment des choix. Ce n’est pas un matériau brut, c’est un film monté, un film pensé au tournage. Le fait que certains sont devant des bibliothèques de livres qu’ils ont lus en général, c’était exprès, parce que c’était aussi pour dire que ce ne sont pas juste de petits dealers de drogue parisiens qui viennent au jihadisme, mais ce sont aussi des gens qui peuvent avoir une réflexion.

Vous vous sentiez libres de poser toutes vos questions ?

Lemine Ould Salem : Mais le rapport n’était pas égal ! On était chez eux. Ils étaient les maîtres. Nous nous étions soumis. Donc ce n’est pas nous qui avons fixé les règles de ce rapport que nous avons établi avec eux. Ils étaient évidemment beaucoup plus libres que nous. Notre liberté était très bien encadrée par les limites qu’ils nous ont fixées.

François Margolin et Lemine Ould Salem, les réalisateurs du documentaire « Salafistes ». © Siegfried Forster / RFI

Vous avez filmé les propos d’un homme condamné pour vol et à qui on coupe la main. En quoi ses propos sur les bienfaits supposés de cette vision de l’islam et la charia qui « purifie» les péchés font sens ?

Lemine Ould Salem : Il faut quand même souligner quelque chose. Et j’espère qu’on a réussi à le montrer dans le film. Ce sont des êtres humains comme nous. Ils sont capables d’avoir de l’affection, des sentiments, d’être sensibles à certaines situations. Je pense notamment aux propos du porte-parole du groupe Ansar Dine, ce n’était pas un chef exécutif. Ses propos, sa compassion en parlant du plombier auquel ses amis viennent de couper la main, nous paraissaient très sincères. Quand nous avons réussi à assister à l’exécution de la peine de mort contre un des leurs qui avait tué un pècheur, ils étaient manifestement affectés. S’ils avaient pu le sauver, ils l’auraient fait, mais comme c’était contraire à la charia, ils ne l’ont pas fait.

François Margolin : Je pars du principe que le spectateur est intelligent et comprend très bien dans quel contexte on se trouve. Je trouve qu’il est plus intéressant de montrer une personne à qui on vient de couper la main et qui dit : « oui, c’est bien, c’est normal. » que d’avoir un commentaire en disant que ce n’est pas bien. Le spectateur comprend mieux encore comment les gens finissent par intégrer ce système.

Comment justifiez-vous de passer outre le souhait des proches et des parents de victimes qui ne souhaitent pas la diffusion de certaines images ? Par exemple, une scène de la vidéo montrant le policier Ahmed Merabet en train d’être abattu par les frères Kouachi après l’attaque contre Charlie Hebdo. Ou une scène issue d’une vidéo de propagande du groupe Etat islamique (EI) avec la déclaration de James Foley, en août 2014. On voit le journaliste américain capturé à genoux et en tenue orange prononçant un dernier discours avant d’être égorgé et décapité par EI.

François Margolin : Ce sont deux choses différentes. Sur l’histoire de l’agent de police tué boulevard Richard Lenoir [à Paris], je pense que si ça déplaît vraiment à la famille, on coupera la scène. Je me suis même engagé auprès d’eux. On l’a monté comme cela. Moi j’ai compris qu’ils avaient changé d’opinion. Je pensais que c’était pour l’information globale et qu’aujourd’hui cela devait être rendu public ce genre de choses. En ce qui concerne James Foley, j’ai un avis complètement différent, parce que, moi, en tant que spectateur, on m’avait « caché » cette vidéo. Le jour où je l’ai vue en intégralité, on ne l’avait montrée qu’avec lui ne parlant pas. Et même si c’est dans un contexte où il est évidemment surveillé et sous la pression de quelqu’un…

… avec le couteau sous la gorge.

François Margolin : … On ne voit pas le couteau, on a coupé aussi la scène de l’égorgement, on ne la voit pas non plus, il ne faut pas exagérer. Mais je trouve que ce qu’il dit est important. Et s’il a souhaité dire cela avant de mourir, je pense que ce n’est pas uniquement parce qu’il était sous la pression des autres. Si on écoute bien ses propos, il dit des choses absolument passionnantes qui m’ont énormément ému.

On le voit avec son bourreau à côté, avec le coutelas qui va l’égorger. Et vous dites qu’il est sincère dans ses propos. Comment peut-on le savoir ?

François Margolin : Si on est intelligent, on comprend très bien qu’il dit des trucs entre les lignes. Il dit des choses qu’il pense profondément. Il s’adresse à des gens. Je ne dis pas qu’il dit tout librement. Bien évidemment non. Mais justement, le fait qu’il sait qu’il va mourir, et qu’il n’est pas dans un cas de prise d’otages où il attend une rançon, fait qu’il y va un peu plus librement que quelqu’un qui sait qu’il ne peut pas dire n’importe quoi. Je pense qu’il dit beaucoup de choses qu’il pense vraiment. Moi, je trouvais cela important. Moi, c’est ma forme de respect par rapport à lui. Qu’une famille soit choquée qu’on montre ça, je peux le comprendre, mais il y a un moment, comment dire ? L’Histoire avec un grand « H » est importante et l’Information avec un grand « I » est importante.

► Lire aussi : Entre violence et propagande, comment filmer le jihadisme ? RFI, 24/1/2016
 
►PS. : Depuis mardi, le film est menacé par la Commission de classification des films d’une interdiction aux moins de 18 ans assortie d’une obligation d’avertissement au public. Ce 22 janvier, les organisateurs du Fipa se sont engagés à restreindre l’accès à Salafistes aux spectateurs ayant plus de 18 ans et à flouter la séquence de l’exécution d’Ahmed Merabet. La sortie en salles est prévue le 27 janvier. Ensuite, il sera également programmé sur Canal +.