Entre violence et propagande, comment filmer le jihadisme?

« Among The Believers », film des réalisateurs pakistanais Mohammed Ali Naqvi et Hema Trivedi.
© DR / FIPA 2016

Main coupée, vidéos de propagande, discours de la haine… Le documentaire « Salafistes » a créé la polémique au Festival international de programmes audiovisuels (Fipa) à Biarritz. Et ouvert un débat. De plus en plus de gens souhaitent comprendre l’islamisme radical. Le nombre de films sur le sujet se multiplie. Mais, y a-t-il un risque à jouer le jeu de « la peur et la terreur » des jihadistes ? Conscient du problème d’une certaine banalisation et esthétisation de la violence islamiste et de la diffusion de leurs images de propagande, le Fipa a organisé un débat public avec les réalisateurs des films concernés.

« C’est ce genre de films qui me font très peur. » Après la projection de Salafistes, les mines sont graves, les visages figés. Les spectateurs respirent d’abord un bon coup, avant de réagir. Le documentaire de François Margolin et Lemine Ould Salem montre les discours et les pratiques du salafisme radical sans filtres.

Lors du débat, les avis du public sont partagés : « J’espère que cela ne servira pas de propagande à ceux qui ont envie de partir pour faire le jihad.  » «  Pourquoi vous nous avez infligé ce clip de la mort à la fin ? ». « Faites attention de ne pas entrer dans leur jeu de propagande. » « Il y a un risque de confusion et d’amalgame entre les salafistes et les musulmans. » « C’est la barbarie à l’état pur, mais c’est bien que le film ait été fait. » « On est à l’ère des jeux vidéo, des images violentes...»

Dans une interview à RFI.FR, François Margolin assume sa décision de laisser parler les théoriciens du jihad et de montrer l’ultraviolence de leurs pratiques : « Il faut regarder la réalité en face. J’étais assistant de Raymond Depardon [photographe et cinéaste français], adepte de présenter les choses sans commentaires et je m’inscris dans une tradition qui va de Soljenitsyne jusqu’à Claude Lanzmann. »

Une interdiction du film aux moins de 18 ans ?

Actuellement, les deux réalisateurs attendent la décision de la ministre de la Culture. Fleur Pellerin devra trancher ce lundi 25 janvier sur une interdiction du film aux moins de 18 ans, assortie d’une obligation d’avertissement au public, une mesure souhaitée par la Commission de classification des films : une première pour un documentaire. Au Fipa, l’accès au film a été déjà interdit aux moins de 18 ans et une séquence floutée.

Les scènes violentes issues des vidéos de propagande sont restées : «  J’ai visionné 70 vidéos jihadistes et je peux vous assurer : nous étions très modérés dans nos choix », explique Margolin. Un point de vue partagé par une spectatrice qui s’insurge contre l’interdiction aux mineurs : « Si les jeunes ne peuvent pas comprendre ça, qu’ils restent alors jouer à la Xbox et à tuer des gens dans les jeux vidéo. »

« Ne pas tomber dans l’écueil de la propagande »

Avec le film Syrie, les escadrons du djihad, la philosophie d’approche change radicalement. Les deux correspondants de guerre Yacin Benrabia et Farou Atig ont choisi d’être en immersion totale avec des brigades autonomes jihadistes syriennes. Deux semaines au front, au péril de leur vie : « On n’a jamais été si près des jihadistes ».

Contrairement à Salafistes, ils commentent chaque image et nous donne le contexte des propos et des événements. « Il est très important de ne pas tomber dans l’écueil de la propagande ».

D’une manière très pédagogique, ils expliquent la vie quotidienne de ces guerriers d’Allah combattant les forces loyalistes de Bachar el-Assad. Le récit du documentaire repose sur des héros expliquant leur démarche pour entrer au paradis. Aucune question critique ou débat contradictoire n'apparaissent dans ce film où les leaders des jihadistes excellent dans leur mise en scène.

« Ne m’abandonne » pas. La fiction de Xavier Durringer raconte l’histoire de Chama, devenue Moudjahidah Sourya. © DR / FIPA 2016

« Le débat essentiel ? Notre degré d’indépendance »

« Le débat essentiel est notre degré d’indépendance, explique le réalisateur Paul Moreira, fin connaisseur de la question des jihadistes. Il y a des conditions nouvelles pour notre travail. Rencontrer les jihadistes est dangereux. Mais même en France, celui qui s’occupe de ces questions doit vivre et se protéger comme dans un pays en guerre.

Cette menace de plus en plus ressentie par les auteurs influence-t-elle la prise d’images ? Lemine Ould Salem rappelle que les salafistes « sont au courant de tout, même de cette table ronde ici à Biarritz. Et la moindre maladresse peut me mettre en danger ».

Où se trouvent les limites ?

N’empêche, ils sont de plus en plus nombreux à travailler sur le sujet, souvent avec un courage hors norme. Mais dans ces conditions difficiles, comment éviter de jouer le jeu des jihadistes et de propager « la peur et la terreur » ? Face à des propos et des images souvent insoutenables, où se trouvent les limites pour documenter la pensée et les actions des jihadistes ?

Les Pakistanais Mohammed Ali Naqvi et Hema Trivedi essaient à la fois de montrer et de relativiser le danger de l’islamisme radical. Among The Believers nous plonge dans la vie quotidienne de la mosquée rouge au Pakistan, un lieu phare pour l’endoctrinement au jihad. Mais avec chaque image, à chaque plan, les auteurs gardent la distance avec les interlocuteurs et croisent les propos des islamistes avec d’autres points de vue.

Parmi les croyants

« Nous n’utilisons pas du matériel de propagande pour une raison simple : j’habite au Pakistan, je connais les différents acteurs de la société et je pense que les musulmans eux-mêmes devraient raconter leur point de vue sur le jihadisme, souligne Mohammed Ali Naqvi. Les musulmans sont les premières victimes de l’islamisme radical. C’est un problème à l’intérieur de notre société et pour faire face à ce problème, il vaut mieux être issu du monde musulman. Pour cela, mon film s’appelle Parmi les croyants. Personnellement, je suis très réticent à montrer la violence. On peut montrer la violence, mais il faut avoir une très bonne raison pour cela. La violence montrée doit permettre une réaction intellectuelle et pas seulement une réaction émotionnelle. »

Mijn Jihad. Pour le réalisateur belge Rudi Vranckx, « la réalité a dépassé la fiction ». © DR / FIPA 2016

« Ne m’abandonne pas »

Beaucoup plus proche des préoccupations des Français se trouve Ne m’abandonne pas. La fiction de Xavier Durringer raconte l’histoire de Chama, une fille de 17 ans. Un jour, ses parents découvrent stupéfaits que leur fille, intelligente, belle, aimée, s’est convertie à l’islam et s’est mariée avec un jihadiste pour partir en Syrie. Elle veut défendre les victimes de Bachar el-Assad et «  vivre dans la pureté du califat  », mais évoque aussi l’humiliation subie de son grand-père arabe immigré en France.

Comment retenir celle qui est devenue Moudjahidah Sourya ? Comment la sortir de l’endoctrinement ? L’enjeu du film se trouve résolument du côté des parents désespérés. À l’aide de grands plans, de musiques sombres, il dresse un profil psychologique et émotionnel de cette famille et des circonstances pour comprendre leur évolution.

« La réalité a dépassé la fiction »

Pour le réalisateur belge Rudi Vranckx, « la réalité a dépassé la fiction ». Dans Mijn Jihad, des mères comme Saliha racontent comment leurs fils sont partis en Syrie. Par petites bribes, le film explore ce qui se passe dans la tête des jeunes. L’enquête se déroule à Vilvoorde, en Belgique. « Chaque habitant ici connaît bien quelqu’un qui est parti » : des voisins, des copains, même des gens avec une bonne situation. « Si la communauté musulmane est pointée du doigt, on entend en fait rarement sa voix », avance le réalisateur Rudi Vranckx en revendiquant le fait de montrer des paroles qui cherchent une solution.

Les images ne sont absolument pas spectaculaires, mais les propos intriguent. Pour le cinéaste, il s’agit de rechercher une responsabilité collective pour trouver une solution collective. Par exemple, à côté d’un imam, on assiste à des séances de déradicalisation où l’on apprend que la religion n’est pas là pour semer la terreur. Hélas, depuis la sortie du film, « l’imam a reçu des menaces ».

Comment rester indépendant ?

Aujourd’hui, est-ce qu’il y a des limites à ne pas franchir ? « Ce n’est pas une question de limites, répond Paul Moreira qui prépare plusieurs documentaires sur le groupe État islamique. La question que je me pose quand je travaille avec les islamistes et les jihadistes armés est la suivante : comment avoir accès à eux et travailler avec eux sans leur servir pour autant de porte-voix ? Comment faire mon travail de journaliste, c'est-à-dire ne pas prendre leurs déclarations sans pouvoir les déconstruire, les contester, les éclairer par des éléments d’enquête qui montrent soit qu’ils manipulent, soit qu’ils utilisent des données qui sont fausses, etc. Comment rester indépendant quand on traite de mouvements dangereux, menaçants, et dont on sait maintenant qu’ils sont capables de nous frapper en France. »

«L’islamisme radical en question» au Fipa 2016 (de g. à dr.): Rudi Vranckx (Mijn Jihad), Lemine Ould Salem, François Margolin (Salafistes), A. Esmery (modérateur), Mohammed Naqvi (Among The Believers), Paul Moreira (Ukraine, les masques de la révolution) © Siegfried Forster / RFI

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