Procès Gbagbo: ces évènements de la crise retenus par la CPI

Charles Blé Goudé et Laurent Gbagbo, en octobre 2010 pendant la campagne présidentielle, avant la crise post-électorale.
© AFP PHOTO/ SIA KAMBOU

A l'ouverture du procès de Laurent Gbagbo, ce jeudi 28 janvier 2016 à La Haye, l'objectif de la procureure de la CPI est clair : prouver que l'ex-président ivoirien a planifié et ordonné une série d'attaques meurtrières dans le but de se maintenir « à tout prix » au pouvoir après l'élection présidentielle de 2010. La Cour pénale internationale poursuit l'ancien président, et son ministre Charles Blé Goudé, pour crimes contre l’humanité. Fatou Bensouda fonde son accusation sur quelques événements bien précis.

C'est peut-être sa dernière bataille, et Laurent Gbagbo entend y mettre toutes ses forces. L'un de ses proches confiait il y a quelques jours que l'ancien président ivoirien « se prépare tel un boxeur », répétant à l'avance ses meilleurs coups avec son avocat.

L'ex-chef d'Etat s'est impliqué dans la préparation de sa défense. Il serait moins préoccupé par l'issue du procès que par la trace que son nom laissera dans les livres d'histoire. « Il ne veut pas que les Ivoiriens se souviennent de lui comme d'un meurtrier », rapporte l'un de ses proches.

Nombreuses victimes

Ce procès est également un moment important pour les 726 victimes qui ont été autorisées à participer à son élaboration. Paola Massidda, leur représentante légale, parle de « femmes, hommes et enfants qui ont directement souffert des évènements qui se sont déroulés en République de Côte d'Ivoire entre le 27 novembre 2010 et le 8 mai 2011 ».

« Certaines d'entre elles ont subi des violences physiques, sexuelles et ont été humiliées, explique Mme Massidda. Toutes ont souffert des dommages moraux et des souffrances psychologiques. Briser le silence, c'est en grande partie ce à quoi aspirent les victimes que je représente aujourd'hui. Elles disent qu'enfin, pour elles, c'est comme une étape qui est franchie ; enfin, elles peuvent voir que leur histoire sera écoutée devant des juges. »

Gbagbo devant les juges

Pendant plus d’un an, les enquêteurs de la CPI ont examiné près de 22 000 pages de preuves et les déclarations de 108 témoins. La Cour a dressé quatre chefs d’inculpation contre Laurent Gbagbo, tous relevant du crime contre l'humanité. Il s’agit de faits présumés de meurtres, viols, persécutions et actes inhumains.

« Il y a eu des exécutions extrajudiciaires, des personnes portées disparues, et ça, c'était le fait de l'administration de Laurent Gbagbo », relate notamment Gaëtan Mootoo, chercheur pour Amnesty International, sans pour autant épargner le camp des pro-Ouattara.

Quelques moments choisis

Le procès sera articulé autour de quelques événements précis, qui ont retenu l'attention de la procureure de la CPI, Fatou Bensouda. Pour elle, ces évènements survenus entre le 16 décembre 2010 et le 12 avril 2011 sont « représentatifs » des crimes commis par les partisans de M. Gbagbo lors de la crise post-électorale de 2010-2011. Au moins 160 personnes ont été tuées pendant ces moments spécifiques.

Il y a d'abord la répression d'une manifestation contre des partisans d'Alassane Ouattara, qui tentaient de rejoindre la radiotélévision publique (RTI), afin d'y installer un nouveau directeur. Entre le 16 et le 19 décembre, selon l'accusation, 45 personnes sont tuées et 16 femmes violées par les forces de sécurité avec l'appui de mercenaires.

Le quartier d'Abobo, cinq ans plus tard
28-01-2016 - Par Frédéric Garat

Le cas du quartier d'Abobo

Puis, il y a cette attaque survenue le 3 mars 2011 contre une manifestation dans le quartier d'Abobo. Plusieurs centaines de femmes sont rassemblées, au son de « Gbagbo dégage ! », lorsque les forces de sécurité tirent sur la foule, selon l'accusation. Bilan : six morts et trois blessés.

Deux semaines plus tard, Abobo est de nouveau visé. Cette fois, des obus de mortiers tombent sur un marché. Le secteur est densément peuplé et 60 personnes perdent la vie. C'est le troisième moment retenu par la procureure de la CPI Fatou Bensouda. Mais ce n'est pas encore le plus meurtrier.

A Yopougon, l'affaire ne passe pas
28-01-2016 - Par Frédéric Garat

Les massacres de Yopougon

Les évènements les plus meurtriers, ce sont en fait les tueries survenues dans le quartier de Yopougon, où quelque 75 personnes sont tuées. Elles étaient soupçonnées de soutenir le camp d'Alassane Ouattara, parfois sur de simples critères d'appartenance religieuse ou ethnique selon la procureure.

Concernant ce dernier théâtre de la crise de 2010-2011, Yopougon, deux faits précis concernent Charles Blé Goudé dans ce procès devant la CPI, mais un seul des deux concerne Laurent Gbagbo en revanche.

A maintes reprises, face à l'énonciation de ces moments-clé, la défense de Laurent Gabgbo a contesté cette sélection, la qualifiant de biaisée. Elle entérine, selon les conseils de l'ancien président, une vision ouattariste de la crise post-électorale ivoirienne de 2010-2011.


■ Procès Gbagbo : Fatou Bensouda joue gros

Face aux journalistes, la procureure de la CPI a assuré que des enquêtes étaient en cours concernant la crise post-électorale en Côte d'Ivoire, afin que « les auteurs de crimes dans les deux camps rendent des comptes ». A La Haye, une première condamnation pour un ex-chef d'Etat serait un signal fort envoyé aux partisans de l'impunité des puissants.

Mais les détracteurs de la procureure de la Cour pénale internatinale l'attendent au tournant. Ils se souviennent qu'en 2013, lors de la première audience de confirmation des charges contre M. Gbagbo, les juges avaient estimé que le dossier d'accusation était trop faible, demandant à Mme Bensouda de revoir sa copie.

Piquée au vif, la procureure a depuis redoublé d'efforts, pour rassembler des milliers de preuves et plus d'une centaine de témoins. Sa crédibilité, ainsi que celle de la CPI, en dépendent. La Cour pénale internationale a déjà essuyé un revers de taille en 2015, lorsque l'Afrique du Sud a refusé de lui livrer le président soudanais Omar el-Béchir, pourtant sous le coup d'un mandat d'arrêt pour crimes de guerre et génocide.

Critiquée tour à tour pour sa faiblesse ou sa partialité, la Cour espère donc tenir, avec le cas Gbagbo, l'occasion de redorer un blason qui s'est un peu terni au fil des ans. A condition toutefois qu'elle ne s'arrête pas là, et qu'elle parvienne aussi à juger l'autre camp de la crise post-électorale ivoirienne, celui des partisans de l'actuel président Alassane Ouattara, sous peine de rester, aux yeux de nombreux Africains, un outil de justice au service des vainqueurs.

→ Webdocumentaire : La CPI, ses dossiers, son pouvoir, ses limites

Au cours de la conférence de presse qu'elle a donnée à la veille de l'ouverture du procès Gbagbo-Blé Goudé à La Haye, la procureure de la Cour pénale internationale a tenu à adresser « une mise en garde » à ceux qui, selon elle, répandent de fausses rumeurs destinées à décrédibiliser le travail de l'accusation.

J'aimerais mettre en garde contre les contre-vérités. Malheureusement, des rumeurs se répandent déjà, visant à tromper le grand public en Côte d'Ivoire et ailleurs. C'est pourquoi je voudrais mettre les choses au clair sur un certain nombre de mensonges déjà diffusés dans les médias sociaux. Aucun témoin de l'accusation ne s'est retiré de l'affaire. L'accusation a bouclé son dossier en vue du procès. Contrairement à certaines allégations, nous n'avons tenté à aucun moment de repousser la date d'ouverture du procès.
Fatou Bom Bensouda, procureure générale de la Coup pénale internationale
28-01-2016 - Par Florence Morice