Camarades africains, un Erasmus soviétique en Tchécoslovaquie

Mamadou Bassadin, ingénieur et docteur en génie mécanique, est arrivé en 1982 en Tchécoslovaquie. Sa femme slovaque Silvia l’accompagne à la fête de l'Association des Béninois en Slovaquie. Bratislava, Slovaquie, 2016.
© Alberto Campi

Envoyés se former en Tchécoslovaquie pendant la guerre froide, d’anciens étudiants africains ont décidé de rester dans ce pays satellite de l’URSS, après l’éclatement du bloc soviétique. L’histoire de cette élite africaine est méconnue. RFI a pu recueillir les rares témoignages de ces « kamarads » aujourd’hui citoyens européens.

A midi, des voitures immatriculées de toutes les régions de Slovaquie se garent devant le centre culturel de Rača, au nord de Bratislava. Un groupe de Béninois enjoués en sort et pénètre dans le bâtiment, les bras chargés de victuailles. Sur le feu, mijote une sauce aux légumes relevée, et le fufu (la pâte de manioc) est battu avec énergie dans les casseroles.

Avant que ne soit servi le sodabi (alcool de palme), Emile Kindji prend la parole : « Chers amis, merci d’être venus pour fêter la nouvelle année avec les enfants. » Respecté de tous, il est le président de l’Association des Béninois de Slovaquie. « Nous ne sommes plus que treize dans le pays. Ces Béninois ont tous de grands diplômes d’ingénieur ou de médecine », explique fièrement ce docteur en biologie et en écologie, arrivé au début des années 1980.

Afin de former leur nouvelle classe dirigeante, les pays africains tout juste indépendants ont développé durant la guerre froide (1947-1991) des coopérations avec l’Union des républiques socialistes soviétiques (URSS) et ses satellites. Une façon de se défaire de la tutelle des empires coloniaux, tels ceux de la France ou du Portugal. « Les bourses d'études ont commencé au début des années 1960, après l’indépendance. Au Bénin, la dynamique s'est renforcée suite au coup d'Etat du général Mathieu Kérékou en 1972.

Son régime marxiste-léniniste a favorisé un rapprochement avec Moscou », analyse Elieth Eyebiyi, sociologue du programme de recherche Elitaf (Elites africaines formées dans les pays de l’ex-bloc soviétique). « Beaucoup de professeurs, de journalistes ou de médecins ont fait l’URSS. Le Bénin a aussi profité de cette opportunité pour former les cadres et les directeurs techniques qu’on retrouve aujourd'hui dans les ministères. Il y en a eu un peu plus de 2500 formés en Russie, en Bulgarie, en Ukraine ou en Roumanie », estime-t-il. La Tchécoslovaquie a également fait partie de ces « pays frères » dispensant des formations aux étudiants béninois.

Une vie du Sud à l’Est

Mamadou Bassadin porte le costume gris clair à merveille, entraînant sa femme Silvia, Slovaque, sur la piste de danse. Lui est arrivé à 18 ans en Tchécoslovaquie. « En 1982, le Bénin était sur la voie du socialisme. Ce qui m’intéressait, moi, c’était la tradition en génie mécanique de la Tchécoslovaquie, et ses voitures Skoda qui existent toujours ! », s’exclame-t-il.

A la table voisine se trouve Martin Palou, un ami tchadien arrivé en 1986. Il n’a que 23 ans lorsqu’il débarque à Prague, son DEUG de l’université Ndjamena en poche. Dans ce nouveau pays, il faut s’habituer au froid, apprendre la langue, le tchèque ou le slovaque selon la ville où les étudiants sont orientés.

Au centre de langues où Martin passe un an de sa vie, le monde entier se retrouve. « L’Afghanistan, l’Ethiopie, l’Angola, mais aussi Cuba et le Vietnam avaient beaucoup d’étudiants ici », se souvient celui qui est devenu professeur à l’université technologique de Bratislava. Même s’ils ne sont pas communistes, les étudiants étrangers doivent appeler leurs enseignants « kamarad ». A cette époque, les drapeaux rouges flottent aux côtés du drapeau tchécoslovaque sur les bâtiments officiels. Et la propagande soviétique reste présente dans les médias.

« A la fin des années 80, il y avait encore des symboles communistes dans la classe aussi. On voyait le portrait de Gustav Husak [premier secrétaire du Parti communiste tchécoslovaque, Ndlr] et les symboles du parti, la faucille et le marteau », décrit Achille Kanhonou, venu de Savalou (Bénin) pour une formation en biologie. Autour du buffet, on se souvient de ce temps passé sous la bannière écarlate.

Yves Ogou, un étudiant contestataire arrivé en 1987 pour fuir le Bénin, évoque son premier contact avec les Tchécoslovaques : « C’était l’époque du travail obligatoire. Je me suis retrouvé un mois à l’usine, à visser des bouchons à la chaîne, avant la rentrée universitaire. D’autres travaillaient dans les coopératives pour récolter les pommes de terre. C’était une manière d’être utile à la société », lance-t-il ironiquement.

Les voyages à l’Ouest

A la faculté de médecine de Kosice, la deuxième ville du pays aujourd’hui, Yves Ogou découvre en 1988 qu’il est l’un des premiers étudiants africains. « Quand je suis arrivé dans l’amphi, les étudiants ont reculé d’un rang. Ils ne savaient rien de l’Afrique. Ils n’imaginaient pas qu’on puisse avoir des écoles chez nous », raconte-t-il, encore surpris.

Malgré une intégration difficile, les étudiants étrangers ont quelques privilèges par rapport aux nationaux. Ils bénéficient de bourses plus élevées, mais surtout, ils peuvent sortir du pays et même voyager à l’Ouest. L’occasion de ramener, sous le manteau, des produits que l’on ne trouve pas dans les magasins contrôlés par l’Etat. « Je suis allé à Paris et en RDA, se rappelle Yves Ogou. On ramenait des blue-jeans, des radios et des livres qui critiquaient le régime. Le marché noir était vraiment développé. Mais lorsque le mur de Berlin est tombé en 1989, il a disparu. »

La révolution de velours

En 1989, le bloc soviétique est sur le déclin. La guerre froide entre les deux superpuissances, l’URSS et les Etats-Unis, touche à sa fin. « Je me rappelle du 17 novembre 1989. On était à la grande manifestation à Prague. Le mur venait de tomber à Berlin. J’avais suivi ça discrètement à la radio sur RFI, sur BBC et Voice of America. Les Polonais et les Hongrois étaient déjà en mouvement », revit Yves Ogou avec passion.

Après cette révolution pacifique, les premières élections libres ont lieu en 1990 et l’artisan de la révolution, l’intellectuel anti-communiste Vaclav Havel, devient président. L’arrivée de la démocratie annonce la fin de cet « Erasmus soviétique ». Les étudiants étrangers sont inquiets pour leur avenir. Une fois leur diplôme terminé, la plupart rentrent chez eux. Certains vont à l’Ouest pour repasser un diplôme plus valorisé. D’autres restent, sans espoir de trouver du travail dans leur pays, ou pour des raisons familiales.

Face aux skinheads

Avec l’avènement du libéralisme, un nouveau phénomène apparaît : les « skinheads ». « Après la scission du pays en 1993 [qui donne naissance à la République tchèque et à la Slovaquie, Ndlr], des gens battaient des Africains sans raison », explique Camara Sayon, un ingénieur guinéen encore traumatisé par cet épisode.

Le Béninois Yves Ogou a été confronté au même problème : « J’avais 22 ans quand j’ai vu pour la première fois des néo-nazis dans un tram à Bratislava. Pour les faire partir, un ami soudanais leur a dit : "on a de la bonne chair humaine à manger aujourd’hui". Les skinheads ont commencé à crier  "cannibales !" puis ils sont sortis du tram, et on est allés se cacher. »

Aujourd’hui encore, leur couleur de peau surprend les Slovaques peu habitués à l’immigration africaine, dans ce pays sans passé colonial. Yves Ogou le constate chaque jour. Ce médecin béninois a fini ses études en 1995, puis il est devenu travailleur social, spécialiste de la discrimination des communautés roms. Cet activiste des droits de l’homme, surdiplômé, est reconnu dans les ministères slovaques et les commissions européennes pour son expertise dans le domaine social.

Il vit maintenant à Somotor, une petite ville vers la frontière ukrainienne, avec sa femme hongroise, Adriana, et ses deux enfants. Un destin qui n’était pas tracé d’avance. « Lorsqu’on s’est rencontrés en 1997, c’est la première fois que je voyais un Noir en vrai, pas à la télévision ni dans les films !, confesse Adriana. C’était compliqué avec ma famille. Ma grand-mère lui a même touché la main pour voir si sa couleur pouvait partir. » Yeux écarquillés, elle revit l’absurdité de cette scène. Elle qui possède désormais un passeport béninois.

A écouter l'émission La marche du monde samedi 6 février à 13h10 TU

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