Présidentielle aux Comores: les clefs d'une élection atypique

Des affiches de campagne à Moroni pour l'élection présidentielle dont le premier tour aura lieu le 21 février 2016.
© ibrahim youssouf / AFP

L’archipel des Comores, qui a accédé à l'indépendance il y a 41 ans, va choisir, le 21 février, le septième président de son histoire postcoloniale, selon un mode de scrutin complexe et pour le moins insolite. Explication en sept points.

1- Le tournant de 2001

L’archipel géographique des Comores est composé de quatre îles situées à l’entrée du canal du Mozambique, au nord-ouest de Madagascar et face au Mozambique. Ces quatre îles sont Mayotte, Grande Comore, Mohéli et Anjouan. Celles-ci passent sous protectorat français au XIXe siècle et y resteront jusqu’au 1975, date à laquelle elles proclament, à l’exception de l’île de Mayotte, leur indépendance. Par référendum organisé en 1974, puis en 1976, Mayotte choisit de rester dans le giron français. Elle est depuis le 31 mars 2011 le 101e département français.

Les Comores indépendantes connaissent, pour leur part, depuis leur sortie du protectorat français, une vingtaine de coups d’Etat et des crises sécessionnistes. Suite aux tentatives séparatistes d’Anjouan et de Mohéli en 1996 et 1997 respectivement, des pourparlers se tiennent sous les auspices de l’Organisation de l’unité africaine (OUA). Les négociations débouchent en 2001 sur l’adoption d’une nouvelle Constitution permettant la création de l’Union des Comores, qui est une fédération et qui accorde aux trois îles constitutives une très grande autonomie. La Constitution prévoit l’instauration d’un gouvernement semi-autonome et d’un président dans chaque île, avec un système de rotation pour la présidence du gouvernement de l’Union.

Après la présidence du Grand-Comorien Azali Assoumani entre 2002 et 2006, de l’Anjouanais Ahmed Abdallah Sambi entre 2006 et 2010, puis du celle du Mohélien Ikililou Dhoinine depuis 2010, c’est au tour d’un citoyen de la Grande Comore d’assurer la présidence de la fédération comorienne, étant donné que Mayotte qui fait constitutionnellement partie de l'Union est devenue un « territoire français ». Le premier tour de la présidentielle 2016 est prévu le 21 février.

2- Une présidence fédérale tournante

Selon l’article 13 de la Constitution de 2001, le président est élu au suffrage universel direct majoritaire pour un mandat de 4 ans renouvelable, mais dans le respect de la tournante entre les trois îles. C’est ainsi que l’ex-président Azali Assoumani, ressortissant de l’île de la Grande Comore, dont c’est le tour cette fois d’assurer la présidence, a été autorisé à se présenter au scrutin. Il fait partie des 25 candidats au premier tour de la présidentielle 2016, tous originaires de la Grande Comore. Principale île de la fédération, celle-ci abrite la capitale, Moroni. Au premier tour, ne votent que les électeurs de l'île qui doit assurer la présidence, en l'occurrence les 160 000 électeurs de la Grande Comore. Seuls les trois candidats arrivés en tête participeront au second tour, prévu le 18 avril, élargi à l’ensemble de la population de la fédération de l’Union des Comores.

3- Campagne, candidats et partis politiques

Vingt-cinq candidats sur un total de 28 postulants ont été retenus par la Cour constitutionnelle des Comores pour participer à la présidentielle du 21 février. Parmi les candidats recalés; figure l’ex-président Ahmed Abdallah Sambi, originaire d’Anjouan. Sa candidature a été déboutée, car elle contrevenait à la sacrosainte règle de la présidence tournante, selon laquelle seuls les candidats issus de la Grande Comore sont habilités à se présenter cette fois.

La campagne pour le scrutin présidentiel a débuté le 20 janvier avec le meeting de l’ex-président Azali Assoumani qui a déjà dirigé les Comores de 2002 à 2006. Leader de la Convention pour le renouveau des Comores (CRC), parti qu’il a lui-même fondé en 2000, ce dernier est l’un des favoris de cette présidentielle. Il fait la course en tête notamment avec Me Fahmi Saïd Ibrahim qui est le candidat du parti Juwa (Soleil), principal parti de l’opposition, et Mohamed Ali Soilih alias Mamadou, l’actuel ministre des Finances dont le parti au pouvoir l’UPDC (Union pour le développement des Comores) a fait son candidat naturel. 

Les 25 candidats ont jusqu’au 19 février pour faire campagne et séduire les électeurs. Si au début de la décennie en cours, la vie politique comorienne est apparue très fragmentée avec plus de 65 partis, l’adoption en novembre 2013 d’une nouvelle loi a permis de réglementer la vie politique. Selon cette loi, pour avoir le droit d’exister, un parti doit être représenté à l’Assemblée de l’Union par au moins quatre élus issus des différentes îles autonomes, soit être représenté par au moins deux élus dans les Assemblées des îles autonomes, soit obtenir au moins 15% des suffrages exprimés sur l’ensemble du territoire national, lors des élections municipales, législatives, nationales ou insulaires, présidentielle de l’Union ou des gouverneurs des îles.

Des membres de partis d'opposition comoriens lors d'une manifestation face à la Cour constitutionnelle à Moroni, en octobre dernier. © AFP PHOTO/IBRAHIM YOUSSOUF

4- Le rôle de la diaspora

Si les candidats les plus sérieux à la présidentielle du 21 février ont entamé leur campagne par la France, à 8 000 km des urnes, c’est à cause de l’influence grandissante de la diaspora comorienne. La légende veut que Marseille qui compte au bas mot 80 000 Comoriens, soit « la plus grande ville comorienne du monde », devant Moroni, capitale de l’archipel. Les Comoriens de France vivent également à Saint-Denis, en région parisienne, et à Lyon. Fort de ses 300 000 membres, cette diaspora contribue à la vie sociale et économique du pays en envoyant de l’argent à leurs proches.

Les transferts de fonds, évalués à près de 59 milliards de francs comoriens (10 francs comoriens = 0,02 euro), représentent plus de 30% du PIB du pays. En guise de reconnaissance de cet apport, il avait été question d’autoriser les bi-nationaux à voter à l’élection présidentielle de 2016, mais l’idée a été finalement abandonnée « pour des raisons techniques », a déclaré le président de la Commission électorale nationale indépendante (Céni). Les autorités comoriennes craignent que ce vote, qui représenterait un potentiel de plus de 100 000 voix, ne soit instrumentalisé par les partis politiques. En attendant, les Comoriens de l'étranger continueront à influencer les élections en donnant des consignes de vote à leurs parents. Personne ne sait dans quelle mesure ces consignes sont suivies, mais des meetings à Marseille ou à Saint-Denis font partie de l’exercice incontournable auquel doivent se soumettre des candidats aux élections comoriennes.

5- Mayotte et visas Balladur

S'il fallait respecter la lettre et l'esprit de la Constitution de 2001, le président par rotation des Comores cette année serait un Mahorais. Mais comme Mayotte a choisi de rester française et a encore confirmé son choix lors d’une nouvelle consultation organisée en 2009, le tour va passer à l’île de la Grande Comore. Mais il n’empêche que la question du statut de Mayotte continue d’empoisonner les relations entre la France et l’Etat comorien.

Les 25 candidats à la présidentielle de ce mois ont réclamé le retour de Mayotte au sein de l’archipel. Depuis 40 ans, les autorités comoriennes réclament ce retour et elles sont soutenues par les Nations unies et l’Union africaine. Mais le statu quo s’éternise... Il est à l’origine de milliers de morts depuis que le gouvernement d’Edouard Balladur a instauré un visa en 1995, supprimant la liberté de circulation entre Mayotte et le reste de l’archipel. Des embarcations de fortune qu’empruntent les immigrants pour rallier clandestinement l’île française font régulièrement naufrage, faisant de l’océan Indien un vaste cimetière marin.

6- Un Etat à faible revenu

Avec 3,5% de croissance en 2015, l’économie comorienne semble se stabiliser après avoir connu une mauvaise passe en 2014 à cause de nombreuses coupures  d’électricité et le ralentissement d’investissements publics. Les fonctionnaires sont en guerre contre le gouvernement à cause de six mois d’arriérés de salaires. Ces problèmes de salaires non-payés coûtent cher au ministre des Finances Mohamed Ali Solilhi dont la candidature à la magistrature suprême a du mal à décoller. L’opposition reproche aussi aux autorités fédérales l’opacité des contrats signés avec des sociétés étrangères (société Colas, par exemple en matière d’infrastructures), et ses achats dispendieux d’avions et des bateaux. L’Union des Comores reste un Etat à faible revenu dont les habitants risquent leur vie pour partir vivre clandestinement à Mayotte sous l’administration française et où le niveau de vie est dix fois supérieur.

7- Les enjeux de la présidentielle

Depuis le tournant de la Constitution de 2001, la démocratie est entrée dans les mœurs avec l’acceptation par la classe politique de la règle de la présidence tournante et de l’autonomie des îles qui constituent la fédération comorienne. Les enjeux de la présidentielle en cour sont doubles, économiques et diplomatiques. Le nouveau président aura pour mission d’améliorer le niveau de vie des Comoriens pour que ceux-ci n’aient plus besoin de mettre leur vie en danger pour aller vivre à Mayotte où ils ont plus de chance d’assurer une vie décente aux leurs. Le futur chef de l’Etat aura aussi à trouver un modus vivendi avec la France afin de négocier sereinement l’avenir de Mayotte.