[Reportage] Les jeunes du Zimbabwe: créatifs, apolitiques et connectés

Au Zimbabwe, la jeunesse trace son chemin loin de la politique et s'invente un avenir grâce aux nouvelles technologies.
© Nicolas Champeaux/RFI

Les « born free », ceux nés après l’indépendance du Zimbabwe en 1980, ne sont plus tout jeunes. Ils sont entrés sur le marché du travail il y a plusieurs années. Le locataire du palais présidentiel, Robert Mugabe, n’a pas changé depuis des décennies. Le monde, lui, évolue. Les technologies aussi. Et les jeunes Zimbabwéens s’en emparent avec enthousiasme pour dessiner leur avenir et améliorer leur quotidien. Nicolas Champeaux est allé à la rencontre de plusieurs de ces trentenaires urbains, connectés, et surtout apolitiques.

De notre envoyé spécial,

Attablé seul dans un coin de sa salle à manger, Limbikani Makani échange avec ses deux associés sur hipchat, une application qui permet des échanges instantanés et des conférences vidéos sur le web. L’année dernière a été difficile du point de vue financier, donc le fondateur et président du site internet Techzim a décidé de réduire drastiquement les frais de fonctionnement. Exit la location du bureau, tout le monde travaille de chez soi.

« La fibre optique a été installée à Harare. Il y a aussi de bonnes connexions ADSL, donc on fait nos réunions éditoriales à distance, sur le web. On décide des sujets prioritaires à traiter, et ensuite tout le monde se met au travail. A la fin de la journée, on analyse les performances de nos articles. On ne se voit physiquement qu’à la fin de la semaine, pour faire le point et pour enregistrer ensemble notre Podcast », explique Makani.

© Nicolas Champeaux/RFI

Un isolement politique qui fait fuir les investisseurs

Rien de plus normal pour l’animateur d’un site consacré à l’actualité des nouvelles technologies. Le chiffre d’affaires de Techzim avoisinait les cent mille dollars il y a deux ans, mais il accuse une baisse qui, coïncidence ou non, a démarré avec la réélection de Robert Mugabe. Depuis 2013, il n’est plus tenu de partager le pouvoir avec une opposition qui avait tenté de faire revenir les bailleurs et les investisseurs. « On souffre de l’isolement politique et économique. Donc les investisseurs sont frileux. Même la diaspora n’a pas assez confiance pour financer une entreprise à la maison, donc si les Zimbabwéens eux-mêmes hésitent, vous imaginez bien qu’il est difficile de convaincre les autres », soupire le fondateur de start-up, son ordinateur portable posé sur une table en bois vintage années 1950.

Pourtant, Makani, membre de la première promotion de YALI, programme du président Barack Obama réservé aux jeunes dirigeants prometteurs africains, est résolument optimiste, d’abord parce que de plus en plus de Zimbabwéens profitent des opportunités offertes par la révolution digitale. « Le site Techzim a de beaux jours devant lui parce que de plus en plus de jeunes ménages s’intéressent à la façon dont les applications peuvent faciliter leur quotidien. Eco Cash est un opérateur de services de paiement qui s’est inspiré de Mpesa au Kenya, et qui suscite un fort engouement, et des entreprises zimbabwéennes en profitent pour y adosser des activités de e-commerce. Les annonces en ligne aussi fonctionnent très bien. Les 15-35 ans veulent avoir en main leur téléphone, et télécharger du contenu, de la musique ou des émissions de radio. Ils vont s’intéresser aux applications qui peuvent faciliter leur vie et leur permettre d’être mieux connectés avec les autres, trouver comment avoir internet gratuitement, mieux utiliser Linkedln et Snapchat. Ils vont aussi s’intéresser à des contenus sur le football, le divertissement, sur toutes les passions qu’ils ont en commun avec leurs amis et qu’ils peuvent partager sur les réseaux sociaux. Ils ne s’intéressent pas trop à la politique ».

Limbikani Makani, fondateur du site Techzim. © Nicolas Champeaux/RFI

L’installation de la fibre optique peut paraître surprenante dans un pays où l’éclairage public a disparu, où le ramassage des ordures est aléatoire et où les routes sont perforées de nids de poule. Mais Limbikani Makani, jeune papa, estime que le tableau du Zimbabwe est moins noir qu’il n’y paraît.

« Le vieil homme est vraiment vieux, explique Makani en référence à Mugabe. Si la classe politique qui prend le relais demain donne une image plus positive du pays, et propose les politiques économiques dont le pays a besoin, je pense que l’économie pourrait vite rebondir et que le Zimbabwe, très vite, redeviendra une terre d’investissements.», espère l’entrepreneur originaire de Gweru, troisième plus grande ville du pays et capitale des Midlands, au sud-ouest de Harare. Makani, qui est fils de journaliste, vient même de lancer un nouveau site, Newsvyb, qui a pour slogan « l’actualité locale à partager ». Il suit ainsi les pas de Pete Cashmore, fondateur du géant américain Mashable, qui à l’origine, animait lui aussi un blog destiné aux « technos ». Newsvyb reste très à l’écart de la politique.

Quand les gens se réveillent le matin, ils ne se disent pas : « J’espère que tel politicien va faire telle déclaration, ou que telle faction va prendre telle décision. Ils se demandent si leur bus sera à l’heure, s’il y aura des coupures d’électricité, ils veulent se renseigner sur les bonnes écoles pour leurs enfants, et nous on couvre tout cela, on laisse la politique aux autres médias qui couvrent ces sujets politiques depuis longtemps. »

Insuffler le changer par les affaires

Takunda Chingonzo, 23 ans, partage cette approche. Le fondateur de Neolab technology, sa troisième start-up, faisait parti du Parlement des jeunes quand il était lycéen. Il en garde une bonne expérience, mais il en a conclu que les hommes d’affaires étaient mieux placés que les politiques pour insuffler des changements. « On ne peut pas s’attendre à ce que le gouvernement invente les solutions digitales à notre place. Cela doit venir de nous. Nous devons trouver la solution, dire au gouvernement : "regardez, adoptez cette solution, adoptez-la, ou cautionnez-la, mais au moins, laissez-la se développer au lieu de chercher à l’empêcher de grandir." »

Cheveux courts et survêtement, Takunda déplore l’environnement très restrictif au Zimbabwe : « Il faut attendre des mois pour avoir le droit de créer une entreprise ou ouvrir un compte en banque ! »

Takounda Chingonzo avait déjà fondé trois start-up à l'âge de 23 ans. © Nicolas Champeaux/RFI

Sa rencontre avec Barack Obama lors du sommet USA-Afrique de Washington en août 2014 lui a donné confiance. Lors de cérémonie de clôture de la journée consacrée à l’entreprenariat et au commerce, Obama l’a invité à échanger avec lui sur scène, pendant quarante-cinq minutes, devant un parterre d’une cinquantaine de chefs d’Etat africains. Aucun d’eux n’avait eu le privilège de s’entretenir en tête-à-tête avec le président américain.« J’ai expliqué au président les nombreuses difficultés que rencontrent les entrepreneurs zimbabwéens : la rigidité des procédures, les difficultés à lever des fonds. Le président américain m’a dit qu’une partie de ces difficultés était le lot de tous les entrepreneurs, y compris américains ! Cela me donne du courage pour surmonter les obstacles », explique le patron de Neolab, qui offre des conseils et des solutions numériques à une trentaine de start-up zimbabwéennes.

Pendant trois ans, Takunda Chingonzo a multiplié les démarches pour obtenir une licence de fournisseurs d’accès internet. Il ne l’a jamais obtenue. Du coup il a changé de cap et a fondé une autre société : Sai Sai, qui veut dire « signal » en shona. Sai Sai propose aux fournisseurs une technologie efficace pour améliorer le temps et la qualité des connexions et réduire leur coût. Ce jeune homme issu de la classe moyenne supérieure a réussi, et ce n’est pas seulement grâce à Obama. Comme tant de Zimbabwéens, il a essuyé des déconvenues. Comme tant de Zimbabwéens, il a su se relever et identifier des moyens intelligents pour surmonter des défis. Le président Robert Mugabe, enseignant de formation, a massivement investi dans l’éducation dans les années 1980 et 1990, et il en reste quelque chose. « Les Zimbabwéens sont très résilients, ils ont un très bon niveau d’éducation. Ce qui explique d’ailleurs la forte adoption de l’internet ici. Les opérateurs mobiles ont déroulé la 4G, et les gens sont en ligne ».

« Les gens ne croient plus au mot "changement" »

Doc Vikela, lui aussi, est un jeune connecté. Cet humoriste âgé de trente ans ne fait plus son commerce des politiciens, il les imite rarement. « Ça ne fait plus rire grand monde, les gens en ont marre de la politique », explique-t-il.

L'humoriste Doc Vikela. © Nicolas Champeaux/RFI

En 2008, le parti MDC avait suscité l’espoir lors de sa campagne axée sur le changement et le redressement du Zimbabwe. C’était la première fois que Doc Vikela votait dans un scrutin présidentiel. Les résultats des élections ont été manipulés, les partisans de l’opposition ont été intimidés, battus, torturés, et Morgan Tsvangirai, le candidat de l’opposition, a fini par jeter l’éponge avant le second tour. Sous la pression de la communauté internationale, Mugabe a accepté de signer un accord sur le partage du pouvoir et a formé un gouvernement national inclusif avec son rival. « Ce gouvernement d’union nationale a stabilisé les choses dans un premier temps, mais ensuite la situation s’est de nouveau dégradée, et puis Robert Mugabe a gagné les élections suivantes dès le premier tour et on est revenus à la case départ… Donc les gens ne croient plus au mot "changement" ».

Doc Vikela se moque aussi de la place accordée dans les médias à la bataille pour savoir qui va succéder à Robert Mugabe. « Si on lit la presse, on a l’impression qu’il se passe quelque chose d’énorme au Zimbabwe, avec toutes ces citations chocs des protagonistes qui font les gros titres. Alors que rien ne change dans notre vie à nous. Les temps sont durs. Nous on essaie d’avancer unis avec notre flair artistique. On essaie de bâtir des choses pour nous, pour notre famille, et pour notre pays, et de construire des ponts entre le plus de gens possible. Il y a une nouvelle forme de patriotisme au Zimbabwe, qui n’a plus rien à voir avec la politique ! »

Les «Born free» du Zimbabwe. © Nicolas Champeaux/RFI