Présidentielle en Ouganda: une histoire de «bush»

Des jeunes étudiants narguent les forces de l'ordre en mimant des positions de la guérilla, à l'université de Makerere, le 15 février 2016.
© RFI / Gaël Grilhot

Alors que l'Ouganda s'apprête à élire son nouveau président, il est étonnant de constater combien certains candidats et commentateurs font continuellement référence à la guerre du « bush » (le maquis) pour justifier leur programme ou leur légitimité. Une obsession qui dure depuis la fin de ce conflit qui, en 1986, amena Museveni au pouvoir, et qui témoigne, selon certains observateurs, de l'incapacité du système mis en place alors à se transformer.

Les deux principaux adversaires de Museveni en cette année présidentielle sont connus et loin de se méconnaître. Ils ont tous deux participé à l'aventure de la prise de pouvoir du président ougandais en 1986. Une aventure qui a démarré lors de leur entrée dans la clandestinité cinq ans plus tôt. Le premier, Kizza Besigye, qui allait devenir plus tard un adversaire politique acharné de Museveni, était son médecin personnel au sein de la rébellion contre Obotte, et le second, Amama Mbabazi, dirigeait alors les relations extérieures de l'Armée de résistance nationale (NRA) depuis Nairobi, au Kenya.

Ce n'est pas anodin si ces trois personnages, qui vont s'affronter lors du scrutin du jeudi 18 février, partagent cette histoire commune, tant la rébellion, le « bush », a joué et joue encore un rôle majeur dans la vie politique et sociale ougandaise. Pour James Nkuubi, chercheur spécialisé dans les mouvements de libération nationale, cette référence constante à la guerre du bush participe même d'une stratégie de communication globale du Mouvement de résistance nationale (NRM, héritier politique du NRA, et parti dévoué au président Museveni). « Lorsque vous regardez les publicités pour les élections qui sont diffusées à la télévision, vous trouvez que certains ont des codes pris de la guerre du bush, explique-t-il. Il est important de comprendre que c'est un jeu stratégique, qui consiste à dire que sans eux, la population ne pourrait avoir la paix ou la sécurité. »
 
« Ce que disent les anciens »
 
80% de la population ayant moins de 30 ans - l'Ouganda est le deuxième pays le plus jeune au monde -, et n'ont donc pas vécu directement ces événements, le bush est devenu un mythe, avec ses héros et ses combats de légende. «  La tradition africaine est très forte, ici, reprend James Nkuubi, et les gens prêtent beaucoup attention à ce que disent les anciens. Donc lorsque certaines personnes âgées de 40 ou 50 ans ressassent encore et encore ce qui s'est passé pendant le bush, cela influence les jeunes générations. »
 
Celui qui assume et joue le plus de cet héritage du bush est bien sûr Yoweri Muweveni. « Mzee » (« le vieil homme »), comme il se surnomme lui-même, est le premier à faire référence à cette époque de la clandestinité, surtout lorsqu'il est sollicité comme médiateur dans un des nombreux conflits de la région. Il n'hésite pas ainsi à sermonner le pouvoir burundais lorsque celui-ci refuse de discuter avec des partis jugés « proches de la rébellion », rappelant sa position d'ex-chef rebelle au sein de la NRA.
 
Le poids des forces ougandaises
 
Les forces armées ougandaises – les UPDF – font d'ailleurs remonter, elles aussi, leur création à la naissance de la NRA, en 1981, et conservent un rôle politique majeur en Ouganda. Dix sièges de parlementaires leurs sont garantis, et elles interviennent dans de nombreux secteurs de la société, comme la santé ou l'agriculture. L'armée est présente dans de nombreux ministères. « Ils affirment qu'ils sont là pour être sûrs de maintenir ce qu'ils ont apportés », précise James Nkuubi, convaincu que la séparation du pouvoir civil avec le militaire n'est pas pour demain.
 
Certains généraux sont très influents, y compris économiquement, et font régulièrement référence aux idéaux du NRM. Les positions de quelques cadres sonnent parfois ainsi comme un soutien à peine déguisé au président Museveni. Ainsi le chef des forces ougandaises, le général Katumba Wamala, lui-même membre du Parlement, a-t-il récemment mis en garde les candidats à la présidentielle contre toute tentation de retour en arrière.
 
Critique internes
 
Mais il n'est pas le seul à faire référence aux valeurs de la guerre de libération, et depuis quelques années, des critiques internes se font entendre. Certains ex-combattants du bush se sont retournés contre leur ancien chef, accusé, selon eux, de dérive autocratique. A l'image du général et ancien directeur des renseignements ougandais David Sejusa, un héros de la guerre de libération qui accuse aujourd'hui le président Museveni d'avoir « trahi les valeurs du NRM ». Une opposition frontale qui lui vaut aujourd'hui un procès en cour martiale. Selon James Nkuubi, « Sejusa estime que la présidence devait être un instrument de la transition, qui mènerait à un système démocratique, et trente ans après, il constate que Museveni est toujours en place ». Combien sont-ils à penser de la sorte, sans oser franchir la ligne rouge, dans les rangs des UPDF ? Nul ne le sait vraiment, mais officiellement, les UPDF ont promis qu'ils respecteraient le résultat des urnes.
 
Pour le chercheur en sciences sociales, le problème vient surtout de l'incapacité du système à se transformer. « En Ouganda, pour qu'il y ait une transition réelle, il faut qu'il y ait d'abord une transition au sein du NRM. Il doit y avoir une nouvelle idéologie, apportée par la jeune génération. Elle doit faire une rupture claire entre le passé et le futur. Et ne plus se focaliser sur la guerre, mais sur les technologies, l'économie mondialisée, le mouvement vers l'avenir. Si cela ne change pas, quelle que soit la personne à la présidence, cela reviendra au même. »