Présidentielle en Ouganda: Museveni, premier tour KO?

Yoweri Museveni, lors de son dernier meeting de campagne, à Kampala, le 16 février 2016.
© REUTERS/Edward Echwalu

« Si je perds l'élection, je quitterai le pouvoir. J'ai du travail qui m'attend à la maison, des vaches à garder »... Yoweri Museveni, qui ne manque pas un trait d'humour - surtout devant un parterre de représentants de la communauté internationale, ou un propos fleuri lors d'une tournée dans les campagnes ougandaises, est en course ce jeudi 18 février 2016 pour un nouveau mandat, le cinquième.

« Mis à part quelques incidents isolés, la campagne a été largement paisible », affirme le porte-parole de la commission électorale, Jotham Taremwa. La présidente de la Commission de l'Union africaine, Nkosazana Dlamini-Zuma, a de son côté appelé ce mercredi « au calme et à l'ordre, pendant et après » les élections. Museveni fait face à sept candidats, dont Kizza Besigye, qualifié d'opposant historique, défait au premier tour lors des trois derniers scrutins (2001, 2006, 2011), et l'ancien Premier ministre et ancien cacique du pouvoir Amama Mbabazi...

Museveni, 71 ans aujourd'hui, c'est le condensé de l'histoire d'une Afrique révolutionnaire, marxiste, forgée dans le maquis, le bush, dans les années 1980 et convertie au capitalisme et au libéralisme dans les années 1990. Quelle capitale occidentale n'a pas célébré, fait les yeux doux au bon élève du FMI, lequel de surcroît s'est investi dans la lutte contre les shebab en Somalie ? Kampala s'est en effet imposé comme un acteur régional incontournable, à la faveur de son engagement ferme dans la force de paix de l'Union africaine en Somalie (Amisom). Museveni a su mener cette realpolitik et éviter que la communauté internationale ne se mêle de trop près de sa gestion interne, devenue au fil des ans très policière.

Pour cette présidentielle, Yoweri Museveni ne manque pas d'atouts: il a entre ses mains le tout-puissant Mouvement de Résistance nationale (NRM) et ses ressources financières, sans commune mesure avec celles de ses opposants, ainsi qu'un réseau tissé dans les campagnes, moins frondeuses que Kampala la ville. Pour nombre d'observateurs, Museveni est l'image caricaturale de l'autocrate qu'il dénonçait dans les années 1980, alors dans le maquis... C'est l'homme qui place son fils à la tête des forces spéciales, nomme son frère à la tête de l'armée, désigne sa femme comme ministre...

Frères de maquis, ennemis politiques...

Le principal candidat d'opposition, Kizza Besigye, leader du Forum pour le changement démocratique (FDC), lors d'une conférence de presse à Kampala, le 16 février 2016. © REUTERS/James Akena

L'opposant de toujours Kizza Besigye a la dent dure : « Le pouvoir a révélé sa vraie nature, c'est un homme vaniteux », dit le médecin. Réponse de Museveni : « Ce serait une bêtise de confier le pouvoir à ces menteurs (...) Les leaders de l'opposition sont des menteurs. Ils ne font que parler ». Les deux hommes ne se connaissent que trop bien: Kizza Besigye a été le médecin personnel de Yoweri Museveni pendant la période de maquis. Le 29 janvier 1986, après 5 ans de lutte armée et de bush, Museveni à la tête de la National Résistance Army, entre victorieux, fier, théâtral dans Kampala. Il a 42 ans. Kizza Besigye, le fidèle médecin, n'est pas loin. Besigye n'a alors que 30 ans. Plein d'admiration pour le tombeur du despote Milton Obote. L'Ouganda est dévasté par une longue guerre civile et Museveni incarne la rupture.

Des idéaux révolutionnaires, de justice sociale, de justice tout court, lient Museveni et son médecin personnel. Très vite, Yoweri Museveni interdit le multipartisme, avant de le réintroduire en 2005. Très vite, le marxiste devient le chou chou du capitalisme et du FMI. L'Ouganda des années 1990 est alors le bon élève qui rime avec croissance, fait naître une classe moyenne. Kizza Besigye prend ses distances et, acte de rupture par excellence, se présente à la présidentielle de 2001... 2001, 2006, 2011... A chaque fois Besigye terminera bon deuxième. Le médecin dénonce un système politique malade, gangréné par l'argent... Et l'abandon des promesses faites lors de la prise de Kampala.

L'Ouganda de Museveni restera marqué par une corruption endémique, une absence de séparation des pouvoirs et des violations récurrentes des droits de l'homme. Parfois, quand le « vieux » en fait trop, la communauté internationale ouvre un oeil et lève le ton. Tel fut le cas sur les libertés sexuelles et la loi contre les homosexuels à laquelle tenait régime... Le chef de l'Etat semble cependant n'avoir que faire des critiques de la communauté internationale.

Le poids des jeunes

La jeunesse, elle, est désenchantée. Elle a depuis longtemps fait son deuil des promesses du président Yoweri Museveni. Le président ougandais n'a pas réussi à créer les emplois nécessaires à une population en pleine expansion, malgré une réelle croissance économique. Pendant les années 1990 et 2000, le pays connaît une croissance de 7% en moyenne, l'une des plus élevées du continent. Mais cette croissance a ralenti ces dernières années pour s'établir à 4,8% en 2014, selon la Banque mondiale, et n'a pas eu l'impact escompté sur l'emploi, avec un taux de chômage chez les jeunes estimé à entre 60 et 80%. Cette jeunesse n'a pas connu les années Idi amin Dada, Obote, les « années desposte », sanglantes... Elle n'a connu que les promesses et le chômage. Vont-ils grossir les rangs des abstentionnistes ou voter pour l'opposition?

Le chapeau rond aux bords larges, toujours sur la tête, Museveni le cabotin s'interrogeait tout haut ces jours-ci: « Ce vieil homme qui a sauvé le pays, comment voulez-vous qu'il parte ? Comment pourrais-je quitter une bananeraie que j'ai plantée et qui commence à donner ses fruits ? ». 


Sept candidats sont en lice pour tenter de détrôner le président sortant Yoweri Museveni

Kizza Besigye, l'opposant historique
Ancien médecin personnel de Yoweri Museveni dans les années de maquis (1982-1986), Kizza Besigye, 59 ans, prend ses distances à la fin des années 90 et consomme la rupture en se présentant à la présidentielle de 2001.
Il finit en deuxième position, comme aux scrutins de 2006 et 2011, remportés dès le premier tour par Museveni. Des élections marquées par des fraudes selon l'opposant.
A chaque campagne électorale, M. Besigye connaît son lot d'arrestations, parfois musclées, comme ce fut le cas une nouvelle fois lundi. Il sera inculpé tour à tour de viol, trahison, terrorisme, détention illégale d'armes, sans que ces procédures n'aboutissent.
Très populaire dans les centres urbains, l'opposant charismatique à la carrure d'athlète attire régulièrement de larges foules dans la capitale Kampala, qu'il sait galvaniser avec un simple haut-parleur juché sur le toit d'un 4x4.

Le candidat à la présidentielle, le président Museveni, serre la main de Mbabazi, ancien Premier ministre et lui aussi candidat, lors du débat télévisé à Kampala. © REUTERS / James Akena

Amama Mbabazi, ex-cacique du pouvoir
Premier ministre entre 2011 et 2014, secrétaire général du tout puissant parti au pouvoir (NRM) entre 2005 et janvier 2015, M. Mbabazi est depuis tombé en disgrâce et a été limogé sur fond de rivalité avec le chef de l'Etat en vue de la présidentielle.
Âgé de 67 ans, cet avocat de formation aux cheveux grisonnants et lunettes à fines montures argentées a promis de modifier la Constitution pour restaurer la limitation du nombre de mandats présidentiels, abolie en 2005. Ironie de l'histoire, il avait joué un rôle prépondérant dans l'abolition du nombre de mandats présidentiels.
Sa proximité récente avec le pouvoir en place est susceptible de le desservir et sa campagne, à la tête du parti Go Forward (Aller de l'avant), n'a pas vraiment décollé à l'échelle nationale.

Les autres candidats :

Maureen Kyalya est l'unique candidate de cette présidentielle. Ancienne assistante du président Museveni, Mme Kyalya, 41 ans, sait qu'elle a peu de chances de l'emporter, mais elle veut tout de même faire entendre sa voix. Elle accuse son ancien patron d'avoir truqué les élections par le passé, en utilisant « la force et l'intimidation ».
Abed Bwanika, 48 ans, défend les couleurs du Parti pour le développement du Peuple (PDP). Vétérinaire de profession, il se présente pour la troisième fois consécutive, en dépit d'un score de moins de 1% en 2011.
Venansius Baryamureeba est un informaticien, enseignant et candidat indépendant de 47 ans.
Benon Biraro, 57 ans, est un militaire à la retraite, à la tête du parti des agriculteurs d'Ouganda.
Joseph Mabirizi est à 40 ans le plus jeune des huit candidats. Il se présente comme un indépendant à la tête d'un collectif anticorruption.