[Reportage] Robert Mugabe: paria en Occident, soutenu en Afrique

Robert Mugabe entouré du président sud-africain Jacob Zuma (d), de Nkosazana Dlamini-Zuma, la présidente de l'Union africaine.
© AFP/Mujahid Safodien

Robert Mugabe célèbre son 92e anniversaire dimanche 21 février. C’est le président en exercice le plus âgé du monde. Il est au pouvoir depuis 1980. De nombreux facteurs expliquent cette extraordinaire longévité. Il a toujours fait preuve d’une grande agilité politique, il peut compter sur la loyauté totale de l’appareil sécuritaire et des services de renseignement. Il est aussi accusé d’avoir manipulé les résultats du scrutin présidentiel de 2008. Mais son autre atout est d'avoir toujours bénéficié du soutien de ses pairs africains à travers les décennies.

De notre envoyé spécial à Harare,

Le parti d’opposition MDC au Zimbabwe ne compte pas de figures de la guerre de libération dans ses rangs. Robert Mugabe, lui, a été un héros de la lutte, et cela compte en Afrique australe. « Robert Mugabe était dans la brousse, et il a fait la guerre. C’était dans les années 1970, et les liens entre les leaders d’Afrique australe remontent à cette époque-là », souligne Liesl Louw, journaliste et chercheuse sud-africaine pour l’Institut d’études et de sécurité de Pretoria.

Liesl Louw, chercheuse sud-africaine. © Nicolas Champeaux/RFI

« Mugabe avec d'autres compagnons de lutte est allé s’enfuir en Zambie, avec des gens du Mozambique, de l’Afrique du Sud et de l’Angola. Ils se sont retrouvés en exil ensemble, et il en reste une certaine solidarité », souligne Liesl Louw, qui a observé Mugabe et ses homologues lors de nombreux sommets de l'Union africaine à Addis-Abeba.

Ce soutien des voisins s’est avéré précieux pour le Zimbabwe, pays enclavé. Il a sans doute été capital en 2008, année de crise électorale, économique et sociale. Bruxelles, Washington et Londres n’ont eu de cesse de réclamer le départ de Mugabe. Nelson Mandela avait déploré lui aussi une crise de leadership au Zimbabwe. L’archevêque Desmond Tutu de son côté avait encouragé Mugabe à quitter le pouvoir, mais Thabo Mbeki, alors président de l’Afrique du Sud, a choisi de résister, explique Mark Gevisser, le biographe de Mbeki. « L’Afrique du Sud était en position de forcer Mugabe à quitter le pouvoir, le Zimbabwe dépend de son voisin sud-africain, ne serait-ce que pour son approvisionnement en énergie. Mais Thabo Mbeki a fait le choix délibéré de soutenir Mugabe ». Selon Mark Gevisser, le soutien de Mbeki n’était pas désintéressé. « Géopolitiquement, Thabo Mbeki aspirait à incarner le leadership de l’Afrique. Et Robert Mugabe, du fait de sa séniorité, et peut-être en raison aussi de sa très grande proximité avec le leader frère Kadhafi, était parmi les vieux sages de cette communauté africaine, et Mbeki a décidé d’utiliser le Zimbabwe, pour affirmer et opposer une position africaine contre la position supposée néo-coloniale de la Grande-Bretagne ».

Selon Gevisser, Mbeki a sans doute aussi soutenu Mugabe, car il estimait que l’ANC avait une dette envers le vieux président zimbabwéen. L’ANC, au départ, n’avait pas soutenu Mugabe, un maoïste aligné avec Pékin. Le congrès lui avait préféré un autre combattant pour la libération : l’urbain Joshua Nkomo, aligné, comme l’ANC marxiste léniniste, avec Moscou. Mais c’était jouer le mauvais cheval et Thabo Mbeki alors haut cadre de l’ANC en exil l’a vite compris. « En 1980, les gens de Mugabe et l’ANC étaient ennemis, parce qu’ils étaient dans des camps opposés de la lutte pour la libération, et Thabo Mbeki a été en charge de la réconciliation avec la ZANU-PF qui était désormais au pouvoir, et il a obtenu que l’ANC puisse traverser le Zimbabwe pour des actions de guérilla contre le régime apartheid en Afrique du Sud. Une fois au pouvoir, Mbeki a senti que l’ANC avait une dette envers Mugabe, et que le congrès ne pouvait le décevoir une deuxième fois. »

Robert Mugabe a non seulement obtenu le soutien de ses pairs pour se maintenir au pouvoir, mais ils ont aussi accédé à sa demande, en 2015, pour obtenir la présidence tournante de l’Union africaine, au risque de faire passer l’organisation continentale pour un club de chefs d’Etat vieillissants.

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