Somalie: Fadumo Dayib, la réfugiée qui voulait être présidente

Fadumo Dayib, candidate à la présidentielle somalienne.
© @fqdayib

Fadumo Dayib se lance dans la course à la présidence de la Somalie. Une véritable course d'obstacles d'autant que la jeune femme n'est soutenue par aucun clan. Mais elle est servie par un fort tempérament forgé par l'exil et le désir d'une carrière politique. Portrait.

Et si sa mère avait raison ? Elle qui ne cessait de répéter que sa petite miraculée avait tout pour réussir. « Ma mère disait que j’étais mon seul ennemi, que mes seules limites étaient celles que je m’imposais, que je pouvais tout réussir », se souvient Fadumo Dayib, ex-réfugiée et candidate à la présidence de la Somalie, aujourd’hui âgée de 43 ans.

La guerre et l'exil

Après un long exil en Finlande, où elle habite encore, cette fille de chauffeur-routier espère succéder un jour au président Hassan Sheikh Mohamoud. Sa victoire toutefois est loin d’être acquise, d’autant plus que le président sortant, au pouvoir depuis 2012, a annoncé, en octobre, sa décision de briguer un nouveau mandat.

Le parcours de Fadumo Dayib tient de la saga. Dans sa famille, elle est la petite douzième, la première à avoir survécu à la petite enfance, les onze enfants précédents de sa mère étant morts en bas âge. Avoir échappé à la mort est, pour elle, lourd de sens.

« Le fait d’être le premier de ses enfants à survivre m’a toujours portée à croire que ce n’était pas le fruit du hasard, qu’il y avait une raison pour laquelle j’ai survécu, moi, et pas les autres, confie-t-elle. J’ai souvent pensé que ma vie – et je le pense encore –a quelque chose d’une vocation, d’un appel. »

Elle se considère aujourd’hui comme « un serviteur de l’humanité », mais il faut reconnaître que peu de choses dans une jeunesse marquée par la guerre et l’exil l’y prédisposaient.

Enfant, sa scolarité est perturbée par les allers-retours entre le Kenya, le pays où elle est née, mais dont elle n’a jamais eu la nationalité, et le pays de ses parents, la Somalie. A tel point que la petite, trimballée d’école en école, n’apprendra à lire et à écrire qu’à l’âge de 14 ans.

Expulsée du Kenya, comme tant d’autres étrangers, sa famille s’installe, en 1989, dans une Somalie au bord de l’implosion : une multitude de groupes armés s’apprêtent à lancer une offensive contre le président Siad Barre, qui sera renversé trois ans plus tard. Le conflit pousse les Dayib, une nouvelle fois, à plier bagages. Direction : la Finlande.

« Servir l'humanité »

Fadumo y reprend le chemin de l’école. Cette fois-ci, rien ne pourra plus l’arrêter. Elle parle le somali et swahili ; elle apprendra le finnois et l’anglais. Certes, elle se sent attirée par les sciences politiques, mais elle opte finalement pour une discipline qui lui permettra de « servir » : elle deviendra infirmière. Ce ne l’empêchera pas d’enchaîner les universités (en Finlande et aux Etats-Unis) et les maîtrises (au nombre de trois).

Fadumo Dayib, qui prépare actuellement un doctorat à Helsinki, n’est pas prête d’oublier la gamine qui a appris à lire et à écrire à l’adolescence. « Le fait d’être issue d’un milieu défavorisée m’a rendue plus déterminée, plus tenace, reconnaît-elle. Je voulais faire tout ce que ma mère avait dit que je ferais. Nous avions des rêves, des buts que nous nous étions fixés. Elle n’est plus là, mais j’y travaille encore - un objectif à la fois. »

Elle retourne en Somalie pour la première fois en 2005. Recrutée par l’Unicef (le Fonds des Nations unies pour l’enfance), elle travaille au Puntland, région autonome, sur la santé maternelle et la prévention de la transmission du VIH de la mère à l’enfant, une expérience qu’elle mettra ultérieurement à profit, toujours pour l’Unicef, à Fidji et au Libéria.

A Monrovia, Ellen Johson Sirleaf, première femme à être élue présidente d’un État africain, est une femme qui, à ses yeux, impose le respect… mais guère plus. « Je ne dirais pas personnellement qu’elle est un modèle pour moi, ni même quelqu’un que j’admire ou dont j’admire les politiques, précise-t-elle. Toutefois, je la respecte en tant que dirigeante. J’ai beaucoup d’estime pour elle parce qu’elle a ouvert la voie pour des femmes comme moi et de nombreuses autres qui suivront. »

Fadumo Dayib ne perd pas de vue qu’elle veut, elle aussi, devenir présidente, sauf que les contours du futur processus électoral somalien sont encore flous – et c’est peu dire. La date du scrutin n’est pas connue. Des élections devaient avoir lieu en 2016, mais le président a annoncé leur report en raison de l’« instabilité» du pays, surtout à l’extérieur de la capitale. Il est vrai que les rebelles Shebab se sont emparé, au début février, de la ville de Marka, à 110 km à peine de Mogadiscio.

Fadumo Dayib admet que son pays est instable, mais elle en fait porter la responsabilité à une présidence « dysfonctionnelle ».

On ne sait pas non plus qui participera au scrutin : le futur président sera-t-il élu au suffrage universel ou désigné par le Parlement? Une loi stipule qu’au moins 30% des 275 députés doivent être des femmes, mais le compte n’y est pas, du moins pour l’instant. Seront-elles plus nombreuses dans la nouvelle Chambre basse dont la composition sera connue en juillet ?

« Seule Fadumo doit quelque chose à Fadumo »

Les femmes restent les grandes absentes de la scène politique somalienne. A tel point que, depuis qu’elle a annoncé sa candidature, en septembre, des électeurs demandent régulièrement à Fadumo Dayib si elle n’est pas « folle ». Elle ne se laisse pas démonter par la question, qu’elle renvoie à ses interlocuteurs.

« Je ne leur réponds pas. Je leur demande pourquoi c’est uniquement aux femmes, et plus particulièrement à moi, qu’on pose la question. Poseraient-ils la même question à un homme qui voudrait devenir président? En général, ils ne savent pas quoi me répondre. »

Ses chances de devenir présidente sont minces, selon les observateurs.

« Elle a bien sûr le droit d’être candidate, mais elle aura du mal à devenir présidente », estime Ahmed Omar Ibrahim, consultant et spécialiste de la politique locale. « Quasi impossible », à ses yeux, qu’elle obtienne le soutien d’un clan, ce qui pourrait être rédhibitoire dans un pays où les clans, tous dirigés par des hommes, ont une forte influence sur la vie politique.

Le fait d’avoir passé autant de temps à l’étranger pourrait-il la handicaper ? Pas spécialement, selon Omar Ibrahim, qui souligne que beaucoup d’électeurs et députés ont eux aussi connu l’exil.

Un ancien ministre n’est pas du même avis. « J’ai du mal à prendre au sérieux Les candidats de la diaspora qui se déclarent candidats à la présidence, dit-il. Il faut être sur le terrain pour être pris au sérieux. »

Ces critiques ne sauraient freiner les ambitions politiques de Fadumo Dayib. Elle sait que personne ne lui fera de cadeau. Sa mère le lui a bien expliqué.

« Elle disait aussi que rien ne m’était dû, que personne ne me devait rien », se souvient Fadumo Dayib. « Seule Fadumo doit quelque chose à Fadumo », lui répétait-elle. Sa fille n’est pas prête de l’oublier.

→ Fadumo Dayib est l'invitée Afrique du jour. A écouter ici.