Bombardement de Bouaké: 3 ex-ministres français visés par la justice

En novembre 2004, neuf soldats français de l'opération Licorne en Côte d'Ivoire avaient péri dans le bombardement du camp de Bouaké.
© Pascal Le Segretain/Getty Images

Du neuf dans l'enquête sur le bombardement de Bouaké en Côte d'Ivoire en 2004. Après 11 ans d'instruction, la justice française sollicite le renvoi de trois anciens ministres français devant la Cour de justice de la République. Dominique de Villepin, Michèle Alliot-Marie, Michel Barnier sont mis en cause pour avoir entravé l'enquête sur ce bombardement qui avait coûté la vie à 9 soldats français et un civil américain.

La juge reproche aux trois anciens ministres (de l'Intérieur, des Affaires étrangères, et de la Défense) d'avoir tout fait pour empêcher l'arrestation des deux pilotes biélorusses, auteurs du bombardement du lycée Descartes le 6 novembre 2004. « Tout a été orchestré afin qu'il ne soit pas possible d'arrêter, d'interroger ou de juger » les pilotes, écrit la juge Sabine Kheris dans l'ordonnance que RFI a pu consulter. Pourtant, ces pilotes « avaient été repérés, filmés, identifiés, surveillés dès la descente de l'avion ».

Dix jours après le bombardement, ils sont arrêtés au Togo. Le ministre de l'Intérieur togolais François Boko « les retenaient pour permettre leur éventuelle arrestation » par Paris. A ce moment-là, la France a l'occasion de mettre la main sur les auteurs d'assassinats contre ses ressortissants, mais elle ne fait rien. Les pilotes sont remis en liberté et ne sont jamais réapparus depuis, en dépit des mandats d'arrêt dont ils font l'objet. Pour la juge, « la décision de ne rien faire [...] a été prise à l'identique par le ministère de l'Intérieur, de la Défense et des Affaires étrangères, ce qui permet de penser à l'existence d'une concertation à un haut niveau de l'Etat. »

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Risque : trois ans de prison

Dans son ordonnance du 2 février 2016, la juge rejette les arguments avancés par les ministres. Michèle Alliot-Marie, titulaire du portefeuille de la Défense, soutient qu'il n'y avait « pas de base légale puisque pas de mandats d'arrêt internationaux » pour appréhender les pilotes. Rappelant avec une pointe d'agacement que « Madame Alliot-Marie est docteur en droit », la juge affirme qu'« il était possible de dénoncer les faits en urgence au procureur de la République ou de l'aviser de la présence de ces pilotes au Togo. Un magistrat aurait permis d'appréhender en toute légalité ces pilotes. »

Dominique de Villepin, alors ministre de l'Intérieur, assure lui qu'il n'a « pas été mis au courant » de cette affaire, ce que contredisent les déclarations de l'attaché de Défense au Togo. L'ancien ministre des Affaires étrangères, Michel Barnier, est, lui, mis en cause pour avoir donné l'ordre de remettre aux autorités russes les 15 techniciens de nationalités russe, biélorusse et ukrainienne qui avaient été interpellés à Abidjan dans les heures suivant le bombardement. Le général français Henri Poncet, commandant de la force Licorne en Côte d'Ivoire, reconnaît pourtant qu'il aurait été « intéressant de les interroger ». Les trois ministres risquent « trois ans d'emprisonnement et 45 000 euros d'amende », selon la juge, pour avoir « soustrait aux recherches et à l'arrestation » des individus ayant commis un crime.

« Une affaire d’Etat ! »

Pour l'avocat des familles des victimes, il s'agit d'« une affaire d'Etat ! » « Le Rainbow Warrior, c'est rien à côté, s'exclame Me Jean Balan. Depuis le début, on a tout fait pour que l'on ne connaisse pas la vérité ». L'avocat estime que l'ordonnance de la juge permet d'entrevoir l'ouverture d'un procès devant la Cour de justice de la République : « On pourra alors peut-être en savoir plus sur " le pourquoi " de cette affaire ».

Car à l'issue des 11 ans d'instruction, on ne peut pas établir avec certitude les raisons qui ont poussé les trois ministres à entraver l'enquête : « Il n'existe pas d'éléments permettant de mettre en cause les hautes autorités de l'Etat [français] dans l'assassinat des militaires », écrit Sabine Kheris dans son ordonnance. Mais pourquoi le pouvoir français n'a-t-il pas voulu que les pilotes parlent ? Qu'ont-ils voulu cacher ? Etait-ce une manipulation de la France pour déstabiliser le régime Gbagbo, une manipulation qui aurait mal tourné ? Pour Me Jean Balan « ce n’est plus une hypothèse, ce sont des faits. Ils sont désormais nets, clairs, précis, indiscutables. Mais on ne sait pas qui a donné l’ordre. »

Sans parler d'une responsabilité directe de Paris, « la France a peut-être voulu éviter un procès qui aurait tourné au grand déballage », estime Thomas Hofnung, journaliste au site The Conversation et auteur du livre La crise ivoirienne, paru en 2011. « La France a beaucoup de choses à se reprocher, poursuit-il, elle était garante du cessez-le-feu. Or, elle n'a pas bougé quand le camp Gbagbo est passé à l'offensive. Elle a laissé le camp Gbagbo s'armer avec des avions de fabrication russe pilotés par des mercenaires et fournis par un ancien gendarme français [Robert Montoya] ». La tenue d'un éventuel procès pourrait permettre de lever certaines zones d'ombres de cet épineux dossier.

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