Affaire Bouaké: pourquoi la France a-t-elle laissé filer les pilotes ?

Vue panoramique de Bouaké.
© RFI/Romain Ferré

C'est la question à laquelle, après les onze années d'instruction, l'ordonnance de la juge Sabine Khéris du 2 février 2016 ne donne toujours pas de réponse : pourquoi le gouvernement français a-t-il tout fait pour empêcher l'arrestation des pilotes, auteurs du bombardement de Bouaké en Côte d'Ivoire, le 6 novembre 2004, qui a coûté la vie à 9 militaires français. L'attitude « concertée » des ministres Dominique de Villepin, Michèle Alliot-Marie et Michel Barnier, dont la juge vient de solliciter le renvoi devant la Cour de Justice de la République, questionne toujours. Qu'ont-ils voulu cacher ?

Différentes hypothèses sont avancées. D'abord celle d'une France ne voulant pas que les projecteurs se braquent sur son action en Côte d'Ivoire et dans la région. Sans pilote, pas d'extradition, pas d'instruction et donc pas de « procès qui aurait tourné au grand déballage », explique Thomas Hofnung, auteur du livre La crise ivoirienne.

« La France fermait les yeux sur ce qu'il se passait au Togo, devenu une plaque tournante du trafic d'armes [en violation d'un embargo de l'ONU]. Paris savait que Laurent Gbagbo voulait en finir avec les rebelles, mais elle l'a laissé se réarmer », explique une source proche du dossier. Et pour cela, l'armée ivoirienne pouvait compter sur l'aide d'un ex-gendarme français, Robert Montoya, installé au Togo. Il a fourni à l'armée ivoirienne les « 2 avions Soukhoi utilisés pour tirer sur la base française ainsi que l'équipage biélorusse », rapporte la juge Sabine Khéris dans son ordonnance du 2 février 2016.

Les activités du vendeur d'armes Montoya étaient connues de Paris : « Elles apparaissaient si troubles compte tenu de la situation en Côte d'Ivoire que les chefs d'Etat français et togolais avaient échangé sur ce sujet la semaine précédant l'attaque », écrit la juge. Après le refus de Paris d'arrêter les pilotes au Togo, les deux pilotes sont remis au même Montoya, ainsi qu'à un conseiller de la présidence togolaise, le colonel Benoît, un militaire français à la retraite. Grâce à eux, les pilotes passent la frontière vers le Bénin. On ne les a jamais revus depuis.

« La piste du trafic d'armes ne tient pas ! »

« La piste du trafic d'armes ne tient pas : ce sont des fariboles ! » s'exclame de son côté l'avocat des familles des victimes. Pour lui, l'attitude de la France ne peut s'expliquer que par une volonté de masquer une « manipulation » orchestrée à Paris afin d'« ouvrir la voie à un coup d'Etat contre l'ancien président ivoirien Laurent Gbagbo. Ce sont des faits établis dans les 18000 pages du dossier ! assure Maître Jean Balan. Le problème, c'est qu'on ne sait pas qui a donné l'ordre. Et ce fut exactement le rôle des ministres français d'empêcher que l'on connaisse la vérité. » En empêchant l'arrestation des pilotes, la France aurait ainsi voulu dissimuler sa responsabilité dans le raid meurtrier. La juge Sabine Khéris n'est pas parvenue jusqu'à cette conclusion : « il n'existe pas d'éléments mettant en cause les hautes autorités de l'Etat [français] dans l'assassinat des militaires », écrit-elle.

Michel de Bonnecorse assure lui que l'affaire n'est pas remontée jusqu'aux oreilles de la cellule africaine de l'Elysée qu'il dirigeait à l'époque. Pour lui, les ministres n'ont pas fait arrêter les pilotes parce que leur priorité était alors d'éviter un bain de sang en Côte d'Ivoire, où la situation s'envenimait.

Contactés par RFI, Michèle Alliot-Marie et Michel Barnier ne souhaitent pas s'exprimer. Ils disent se tenir à la disposition de la justice. Dominique De Villepin n'a pas répondu à nos sollicitations.