Bénin: une réforme du système partisan est «urgente et inévitable»

Dans de nombreux programmes, une réforme du système partisan béninois figure en bonne place.
© DELPHINE BOUSQUET / AFP

Le nombre important de candidats à l'élection présidentielle (33 en tout) et le nombre encore plus élevé de partis (plus de 150) montrent que le Bénin est hyper fragmenté politiquement. Une situation due au multipartisme intégral, qui a fait, jusque-là, selon les Béninois, la vitalité démocratique de leur pays. Mais la classe politique, comme la société civile, appelle aujourd'hui à modifier ce système qui a dérivé vers le clientélisme.

« Mais tu n’es pas candidat ? » C’était la blague qui circulait au Bénin mi-janvier au lendemain du dépôt des dossiers de candidature pour la présidentielle du 6 mars. La commission électorale a enregistré 48 candidatures ; 36 d’entre elles ont été validées par la Cour constitutionnelle. Au final, ce sont 33 personnes qui se présentent car 3 prétendants ont jeté l’éponge.

Et aucun grand parti n’a de représentant. Le Parti du renouveau démocratique (PRD) et la Renaissance du Bénin (RB), les deux grandes formations unitaires n’en avaient pas en interne : le patron du PRD, Adrien Houngbédji, président de l’Assemblée nationale, a plus de 70 ans et celui de la RB, Léhady Soglo, n’a pas voulu se lancer après son mauvais résultat aux dernières élections législatives et municipales.

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Ils soutiennent le Premier ministre franco-béninois Lionel Zinsou, candidat de l’alliance au pouvoir les Forces cauris pour un Bénin émergent (FCBE), lui-même choisi par le président Boni Yayi hors des ténors FCBE.

Quant à l’Union fait la Nation, la grande coalition d’opposition, réunie derrière un candidat unique à la présidentielle de 2011, elle n’a personne.

Un système partisan en faillite

Alors que jusque-là, les Béninois parlaient fièrement de la vitalité de leur démocratie, aujourd’hui politologues, personnalités politiques et citoyens s’interrogent sur leur système partisan en faillite. Pour un corps électoral de moins de 5 millions de personnes, il y a plus de 150 partis. Cette hyper fragmentation a une explication : le multipartisme intégral.

« Le Bénin a fait ce choix lors de la Conférence nationale en 1990 après avoir connu avec Mathieu Kérékou un système monolithique et le parti-Etat. Cela donnait la possibilité à chacun de créer un parti pour éviter la confiscation du pouvoir », explique Serge Prince Agbodjan, constitutionnaliste.

Mais rapidement, le système dérive. « Les leaders des partis ont opté pour la stratégie facile du recours au clientélisme et à l’ethnie pour mobiliser les électeurs, analyse le politologue Mathias Hounkpe. Méthodes utilisées ensuite par les présidents successifs, qui ont toujours été des indépendants, pour créer d’autres leaders locaux et diviser les partis. » Ou des « clubs électoraux », comme on les appelle au Bénin, dont certains se réactivent seulement au moment des élections.

Un système limité mis au grand jour avec cette élection

Mais cette année, l’entrée en scène des hommes d’affaires a mis au grand jour les limites du système. Il y a Sébastien Ajavon, l’empereur du poulet congelé, et Patrice Talon, l’ex-magnat du coton (mais une dizaine d’autres candidats sont des entrepreneurs ou des commerçants).

« Les partis vivaient et résistaient grâce à leur soutien. Les sources de financement se sont taries puisque ces opérateurs économiques les utilisent pour eux-mêmes », analyse Serge Prince Agbodjan. Leur participation au scrutin a aussi divisé les formations politiques : si le patron de la RB a choisi Zinsou, quatorze conseillers communaux de la ville de Bohicon suivent Talon. Le Parti social-démocrate, membre de l’UN, s’est rangé derrière Ajavon, ce qui a entraîné la démission de son secrétaire général.

Pour Luc Gnacadja, ancien ministre de Kérékou, qui dirige un cercle de réflexion sur la bonne gouvernance, cela traduit la patrimonialisation des partis : « Quand un chef se comporte comme si son parti était son bien, et qu’il prend des décisions sans consulter, il n’a pas un fonctionnement interne démocratique. Comment voulez-vous qu’il soit démocrate ? ».

Des appels à modifier ce système

Mais l’argent n’est pas seul responsable. Le système s’essouffle. Il existe des textes qui régulent la vie partisane : la charte des partis politiques, de 2003, et un statut de l’opposition. La charte prévoit par exemple d’allouer des sommes forfaitaires aux partis selon leurs scores aux principaux scrutins. Et la dissolution de tout parti qui ne participe pas à deux élections législatives de suite. Mesures qui ne sont pas réellement appliquées.

Est-ce que cette élection sonne la fin du système partisan ? « Oui, tranche Mathias Hounkpe. La reconstruction est urgente et inévitable. » Les candidats en ont bien conscience car cela figure en bonne place dans de nombreux programmes. Et plusieurs d’entre eux ont appelé à des assises. La société civile n’est pas en reste. Huit organisations ont lancé le Pacte Alafia (qui veut dire paix, bien-être dans plusieurs langues nationales), liste de sept engagements que les candidats sont invités à signer. Le deuxième point propose de renforcer les conditions de création de partis d’envergure nationale avec un financement transparent. « Nous ne voulons pas dire comment ; ça, c’est le rôle des acteurs politiques », souligne Luc Gnacadja, son initiateur.

Lors de son discours d’investiture en juin, le président de l’Assemblée nationale Adrien Houngbédji, qui dirige le PRD qu’il a créé depuis vingt-cinq ans, appelait à une réforme majeure avec une loi sur le financement public des partis assorti d’un contrôle public. « Sinon le risque est grand de voir notre classe politique disparaître progressivement et à jamais », s’inquiétait-il. Et de voir aussi la jeune démocratie béninoise dérailler.