Mausolées de Tombouctou: l'accusation dénonce des crimes de guerre

Le Malien Ahmed al-Faqi al-Mahdi (à gauche) lors de sa comparution, le 30 septembre 2015, à la Cour pénale internationale, à La Haye.
© REUTERS/Robin van Lonkhuisen

C'est une affaire inédite à la Cour pénale internationale (CPI). Le Malien Ahmed al-Faqi al-Mahdi, ancien membre du groupe Ansar Dine comparaissait mardi 1er mars à l'audience de confirmation des charges devant la cour pour la destruction des mausolées de Tombouctou, en 2012. Quatorze mausolées sacrés et inscrits au patrimoine mondial de l'humanité avaient été détruits pendant l'occupation jihadiste dans le nord du Mali. Au terme de l'audience de confirmation des charges, les juges de la CPI ont 60 jours pour décider si oui ou non la procureure a fourni suffisamment d'éléments pour justifier l'ouverture d'un procès.

Pour la procureure Fatou Bensouda, Ahmed al-Faqi al-Mahdi était un maillon clef de l'administration parallèle mise en place par Ansar Dine et Aqmi à Tombouctou en avril 2012 afin d'« exercer leur emprise sur la population de Tombouctou ». Ce dispositif comprenait notamment un tribunal islamique, une police islamique et une brigade des mœurs, une hesbah, en arabe, chargée de faire appliquer la charia.

C'est à la tête de cette brigade qu’Ahmed al-Faqi al-Mahdi a opéré jusqu'en septembre 2012. Il aurait également été très actif, explique l'accusation, au sein du tribunal islamique, car il faisait figure de spécialiste en religion. C'est d'ailleurs en vertu de cette réputation que cet ancien fonctionnaire de l'Education nationale a été recruté dès 2011 par Ansar Dine, car cela lui donnait un certain ascendant sur la population.

« Abou Tourab », comme on le surnommait, était alors en contact régulier avec les chefs d'Ansar Dine et Aqmi. Il aurait donc mis en œuvre le plan commun de destruction des mausolées. C'est lui qui aurait identifié et surveillé les cimetières les plus visités, défini l'ordre d'attaque des édifices et même écrit en personne le sermon sur la destruction de ces mausolées qui a été lu lors des prêches à Tombouctou le vendredi précédant le déclenchement de l'opération.

Entre satisfaction et déception

La tenue de l'audience ce lundi est une source de satisfaction beaucoup d'habitants de Tombouctou. « C’est une très bonne nouvelle, se réjouit un homme. Les mausolées comptent pour nous, ici, au Mali. Je me souviens de leur destruction, ça m’avait beaucoup touché, comme tous les Maliens d'ailleurs. Il faut les juger, il faut les punir. Quand on a constaté qu’on détruisait la mosquée et les mausolées, ça nous a fait très mal, il est important que la justice se prononce pour celui qui est en ce moment à la CPI et pour d’autres aussi qui ont réussi à fuir. »

Pour d'autres, c'est la déception car c'est uniquement pour la destructions des mausolées qu’Ahmed al-Faqi al-Mahdi a comparu devant la Cour pénale internationale. Pourtant, ce cadre du groupe jihadiste Ansar Dine est soupçonné d'avoir participé à d'autres crimes pendant la période d'occupation du Nord. « Ce n’est pas suffisant, juge un habitant de Tombouctou. Ces gens sont venus comme une vague qui a détruit le Nord-Mali. Ils ont commis des crimes plus graves, ils ont violé, fait des amputations et déstabilisé le pays. Il aurait donc fallu pour l’exemplarité qu’ils soient jugés pour tout cela. Ils ne sont pas seulement des iconoclastes, ce sont des assassins, des criminels qui ont commis des actions impunies jusque-là. Il faut aller au-delà de la démolition des mausolées. »

Pour l'élargissement des charges

Pour les défenseurs des droits de l'homme travaillant au Mali, cette confirmation des charges à l'encontre d'Ahmed al-Faqi al-Mahdi est déjà bien en elle-même, mais ce n'est pas non plus assez. L'Association malienne des droits humains (AMDH) et la Fédération internationale des droits de l'homme (FIDH) demandent à ce que les charges soient élargies aux crimes infligés à la population pendant l'occupation. En mars 2015, les deux organisations ont en effet porté plainte devant la justice malienne contre Ahmed al-Faqi al-Mahdi et quatorze autres personnes pour des cas de tortures, de détentions arbitraires, de meurtres et de violences sexuelles.

Pour Moctar Mariko, président de l'AMDH, ce procès est certes « une petite lumière qui jaillie de la situation conflictuelle » qu’ils ont connue au Mali, mais Ahmed al-Faqi al-Mahdi « a eu à commettre d’autres actes parce qu’il était le chef de la brigade des mœurs et que beaucoup de femmes ont été violées dans les enceintes de la brigade des mœurs et de la police islamique. »

Et c'est justement puisqu'il était le chef de la brigade des moeurs qu'Ahmed al-Faqi al-Mahdi est responsable des exactions commises à Tombouctou et qu'il faudrait élargir les charges contre lui, estime le responsable de l'AMDH. « C’est lui exécutait les décisions du tribunal islamique de Tombouctou, c’est lui qui contrôlait le comportement de la population de Tombouctou et procédait aux arrestations. »

D'autres charges ne sont pas à exclure

Pascal Turlan, chargé des relations extérieures auprès du bureau de la procureure de la CPI, explique que l'enquête de la CPI sur le Mali ouverte en 2012 continue. Qu’elle est orientée sur la base des éléments de preuve qu’il a rassemblés. Il insiste sur la gravité des faits qui sont déjà reprochés à Ahmed al-Faqi. La destruction des mausolées « est un crime qui touche les communautés dans leur identité, les racines religieuses, historiques, communautaires des populations du Nord. C’est plus qu’une simple destruction de bâtiments. »

Il n'est donc pas exclu que d'autres charges soient retenues à l'encontre d'Ahmed al-Faqi, plus tard. Mais ces « preuves » dont parlent des représentations de la société civile, certaines ONG et des citoyens ne sont pas forcément des preuves comme entendu en terme judiciaire, explique Pascal Turlan. « Ce n’est pas parce que des gens disent telle personne a fait ci ou ça, j’en suis sûr, tout le monde le sait, que ça suffit à constituer une preuve. Il y a donc un travail d’enquête qui prend du temps, qui est compliqué. A ce stade, nous avons pu apporter devant les juges cette affaire qui concerne ces crimes de guerre-là, parce que nous avons obtenu les éléments de preuve qui nous paraissent convaincants. Si nous avions plus, nous apporterions plus devant les juges, et lorsque nous aurons plus dans le cadre des enquêtes qui continuent, nous le ferons évidemment. »

Jean-Louis Gilisen
02-03-2016 - Par Florence Morice

La défense d'al-Faqi en revanche a expliqué que « le fondamentalisme est d'abord un projet politique » et donc ne constitue pas un crime en soi. L'un de ses avocats, Jean-Louis Gilissen, a aussi dressé le portrait de son client en homme « instruit », « soucieux du bien collectif ». Pour lui, dans cette affaire, ce sont deux visions de la religion qui s'affrontent.

→ Ecouter et lire : Irina Bokova: « La destruction des mausolées et des manuscrits est un crime de guerre ». Elle était l'Invité Afrique de Christophe Boisbouvier, ce mardi matin.