Erdogan poursuit l'opération séduction de la Turquie en Afrique subsaharienne

Le président ivoirien Alassane Ouattara et son homologue turc Tayyip Erdogan au palais présidentiel d'Abidjan, le 29 février 2016.
© REUTERS/Luc Gnago

La tournée en Afrique de l’Ouest du président turc Recep Tayyip Erdogan vient rappeler la présence croissante en Afrique des émergents, qui veulent, eux aussi, leur part du gâteau du boom économique que connaît le continent. Si la présence turque en Afrique du Nord remonte à l’époque ottomane, l’intérêt de la Sublime Porte pour l’Afrique subsaharienne est relativement récent et la coopération qu’elle propose mêle étroitement l’humanitaire et le profit.  

Mieux vaut tard que jamais. Il avait promis de revenir rapidement sur le continent, lors de son dernier voyage en 2015 dans la Corne de l’Afrique. C’est désormais chose faite : le 28 février, le chef de l’Etat turc Recep Tayyip Erdogan a débarqué à Abidjan, première étape d’une tournée de cinq jours à travers l’Afrique occidentale. Au programme de ce long périple : Côte d’Ivoire (28 et 29 février), Ghana (29 février et 1er mars), Nigeria (2 mars) et Guinée (3 mars). Le président turc est accompagné d’une très large délégation forte de quelque 150 hommes d’affaires, ce qui témoigne de l’importance que revêt ce déplacement aux yeux des responsables turcs.

L’objectif avoué de cette visite est d’approfondir le « partenariat stratégique » de la Sublime Porte avec les Etats de la Cédéao. Ce qu’en revanche les services de communication de la présidence turque ne disent pas, cette tournée présidentielle a également pour but d’explorer les possibilités de compenser la perte du marché russe par des marchés africains. Depuis que Vladimir Poutine a réduit au stricte minimum les échanges avec la Turquie en représailles contre la destruction en novembre dernier par les militaires turcs d’un avion de combat russe survolant la frontière turco-syrienne, Ankara cherche avec la force du désespoir de nouveaux débouchés pour ses produits. D’où ces déplacements internationaux effrénés de son président, en Amérique latine en début d’année, en Afrique aujourd’hui.

Une nouvelle politique africaine

Or, l’intérêt des Turcs pour le marché africain ne date pas d’hier. « La présence économique et diplomatique de la Turquie en Afrique est méconnue » alors que celle-ci « fait partie des cinq pays émergents ayant le plus gros volume d’échanges commerciaux avec l’Afrique », rappelle la doctorante Gabrielle Angey dans le rapport sur la politique étrangère d’Ankara qu’elle a produit pour l’Institut français des relations internationales (Ifri) (1). Avec un volume d’échanges qui se situait aux alentours de 20 milliards de dollars en 2013, la Turquie est certes loin derrière la Chine et l’Inde, mais talonne les autres émergents tels que le Brésil ou la Corée du Sud. L’engagement turc, écrit la chercheuse, s’inscrit dans la tendance qui s’est fait jour au cours des deux dernières décennies, avec « l’investissement de pays émergents dans les économies africaines, venant ainsi concurrencer leurs partenaires historiques ».

Membre de l’Otan depuis 1952, la Turquie a longtemps pratiqué une politique étrangère tournée vers l’Occident et vers la consolidation de son statut d’allié de l'Occident dans le cadre de la politique de « containment » (endiguement) du bloc soviétique, quand ce bloc existait encore. Elle misait alors sur son statut d’allié incontournable pour entrer dans l’Union européenne. C’est à partir de la fin des années 1990 que ce positionnement s’est progressivement modifié. Confrontée au rejet de sa candidature à l’UE lors du Conseil européen de Luxembourg de 1997 au bout d’une décennie d’atermoiements, Ankara a décidé de redéfinir sa politique internationale en renforçant ses liens avec l’ensemble du monde.

Un signe d’ouverture qui ne trompe pas

Fort de son développement économique (17e puissance économique mondiale) et de son soft power liée à son prestigieux passé ottoman, la Turquie nourrit l’ambition de peser de tout son poids dans le monde multipolaire. Il s’agissait pour Ankara, selon les mots du ministre des Affaires étrangères de l’époque, de « redéfinir l’identité internationale de la Turquie afin de passer du statut d’allié de l’Occident au rôle actif et constructif d’acteur global ». Le « programme d’ouverture à l’Afrique », adopté en 1998, s’inscrit dans ce contexte.

Or, si les gouvernements turcs successifs ont soutenu cette nouvelle orientation de leur diplomatie, il a fallu attendre l’arrivée au pouvoir du « Parti de la justice et du développement » (AKP) en 2002 pour qu’elle soit mise en œuvre à travers des démarches à la fois symboliques et concrètes. Ces démarches vont des visites diplomatiques plus fréquentes à l’ouverture des ambassades, en passant par l’accroissement du budget d’aide au développement, le développement de la coopération militaire, la création d’une Chambre de commerce Turquie-Afrique et, last but not least, la création de nouvelles lignes aériennes reliant les capitales africaines aux principales villes turques. Pour mémoire, la compagnie nationale turque, Turkish Airlines, qui ne desservait que 4 destinations en 2008, propose aujourd’hui 33 destinations dans 18 pays du continent. Un signe d’ouverture qui ne trompe pas !

Parmi les dates marquantes du rapprochement diplomatique turco-africain, il convient de signaler l’année 2005 célébrée à travers la Turquie comme l’Année de l’Afrique, la tenue de deux sommets, le premier à Istanbul en 2008 et le second en 2014 à Malabo (capitale de la Guinée équatoriale). Ces différentes actions ont rapidement porté leurs fruits avec la croissance spectaculaire du chiffre d’affaires du commerce entre la Turquie et le continent africain, qui est passé de moins d’un milliard de dollars en 2002 à 23 milliards en 2014. Les autorités turques ambitionnent de porter ce chiffre à 50 milliards à l’horizon 2018. Pendant cette période, la présence industrielle turque s’est aussi amplifiée, avec des investissements considérables dans les domaines des constructions d’infrastructures, l’énergie, les textiles, la machinerie, les meubles, les appareils domestiques et les mines.

Les gains sont aussi diplomatiques, avec l’obtention par la Turquie dès 2003 du statut d’observateur à l’Union africaine et, en 2008, du statut de membre de la Banque africaine de développement, ce qui fait d’Ankara le 25e pays membre non régional de la BAD et actionnaire. Plus spectaculaire encore, l’élection de la Turquie en octobre 2008 comme membre non-permanent du Conseil de sécurité de l’ONU. La légende veut que 51 sur 53 Etats africains avaient alors soutenu la candidature de la Turquie, illustrant l’efficacité de tout le système de promotion nationale patiemment mis en place par les autorités turques depuis le tournant du nouveau millénaire. Cette élection était surtout une victoire pour l’AKP, le parti islamiste au pouvoir à Ankara, qui est le grand architecte du virage africain de la Turquie. Dans ce domaine, il s’agit moins, selon les spécialistes Ziya Meral et Jonathan Paris (2), d’un « réalignement idéologique » que d’une « tentative rationnelle et pragmatique de tirer le maximum des intérêts nationaux turcs ».

L’exemple somalien

Or, l’idéologie n’est jamais très loin dans les postures et les positionnements de l’AKP, comme le laisse entendre Gabrielle Angey dans sa note de l’Ifri, rappelant que « l’AKP a lui-même affirmé le rôle de l’islam comme instrument de sa politique sur la scène internationale ». Cette référence à l’islam comme « une ressource symbolique dans l’expansion turque en Afrique » (G. Angey) se retrouve dans les discours du président Erdogan, notamment dans celui de 2011 où il fait appel à « la communauté du Prophète » pour justifier sa campagne humanitaire pour aider la Somalie. Pour comprendre comment fonctionne l’engagement turc en Afrique, il faut s’attarder un instant sur le cas somalien, emblématique de la philosophie de la coopération turque, à mi-chemin entre l’idéalisme et le pragmatisme.

Les faits d’abord. En août 2011, Recep Tayyip Erdogan a créé la surprise en se rendant à Mogadiscio. Il était le premier chef d’Etat non-africain à fouler le sol de la Somalie depuis deux décennies. Il a été accueilli à bras ouverts par les autorités locales comme par la population qui ont été profondément touchées par ce geste, d’autant que, dévasté par la guerre civile, leur pays ne représentait alors aucun enjeu politique ou économique particulier. Arrivé en Somalie accompagné d’un large cortège d’opérateurs humanitaires turcs et de représentants des milieux d’affaires, le président Erdogan a poussé les médias internationaux à s’investir de nouveau dans ce pays que la communauté internationale avait abandonné à son sort.

Cette visite a par ailleurs donné un coup de fouet à la campagne d’aide turque à la Somalie dont les princiapux acteurs ont occupé rapidement le terrain, bénéficiant des dons publics et privés qui ont afflué après la visite. Parmi les opérateurs turcs qui, depuis, participent activement à la sécurisation et la reconstruction de la Somalie, se retrouvent la « Turkish International Cooperation and Development Agency » (TIKA), équivalent turc de l’Agence française de développement, mais aussi ces hommes d’affaires surnommés les « Tigres anatoliens » qui ont été les moteurs de l’expansion turque en Afrique. Issus des villes conservatrices de la partie asiatique, ces entrepreneurs allient les valeurs du libéralisme économique et du conservatisme social fondé sur la promotion de l’islam. Ils votent l’AKP qui, à son tour, s’appuie sur eux pour jouer un rôle croissant dans le commerce international, notamment en Afrique.

L’AKP a aussi fondé sa stratégie africaine sur l’action des très forts réseaux humanitaro-religieux massivement implantés sur le continent africain, dont le célèbre Mouvement Gülen constitué autour du leader charismatique Fethullah Gülen. La vocation de ce mouvement étant éducative, ses membres se sont signalés à l’attention en multipliant la construction d’écoles sur le continent. Le mouvement compte au jour d’aujourd’hui 96 écoles, réparties sur une quarantaine de pays de la région, notamment en Afrique du Sud, au Kenya, en Tanzanie et au Cameroun. Très populaires, ces écoles dispensent un enseignement qui intègre pleinement la dimension religieuse. Il est aussi en adéquation avec le programme gouvernemental turc de l’ouverture à l’Afrique qui vise à accroître non seulement les relations économiques et politiques avec le continent noir, mais aussi les échanges culturels et sociaux.

Compte tenu de l’ampleur du dispositif mis en place par Ankara, il est permis de penser que le partenariat turco-africain est voué à un avenir prometteur. L'analyse de la chercheuse Gabrielle Angey abonde dans le même sens, même si elle pointe du doigt la modestie des échanges turco-africains qui ne représentent que 2,4% de la part du commerce extérieur de l’Afrique. « Il semble donc que si les échanges turco-africains sont incontestablement dans une dynamique de croissance très forte, ils n’atteignent pas pour l’instant », écrit-elle, « les objectifs très ambitieux fixés par les dirigeants turcs. » Plus inquiétant encore pour la chercheuse, « le contexte régional instable dans lequel se trouve » le Moyen-Orient (Syrie, Irak, Kurdistan) dont la détérioration pourrait conduire « à un recentrage de la diplomatie turque sur les enjeux régionaux et à terme au ralentissement de l’ambition diplomatique africaine et internationale de la Turquie ».   


(1) La recomposition de la politique étrangère turque en Afrique subsaharienne. Entre diplomatie publique et acteurs privés, par Gabrielle Angey. Note de l'Ifri, mars 2014.

(2) Decoding Turkish policy hyperactivity, in The Washington Quarterly, vol 33, n° 4, octobre 2010, p.85