Burundi: nombreuses interrogations sur la fosse commune de Mutakura

Des hommes près du corps de l'une des six personnes tuées le 1er juillet, lors d'une précédente opération de la police burundaise à Bujumbura dans le quartier de Mutakura.
© AFP PHOTO / MARCO LONGARI

Alors que les trois experts mandatés par les Nations unies poursuivent leurs entretiens à Bujumbura, la bataille de la communication continue au Burundi. Cette semaine, les autorités ont présenté une fosse commune découverte dans le quartier dit contestataire de Mutakura. Si les ossements de seulement 3 corps ont été exhumés, elles affirment que 30 personnes s’y trouvent et accusent les manifestants opposés au troisième mandat du président Nkurunziza. Les victimes seraient des membres des Imbonerakure (le mouvement de jeunesse du parti au pouvoir), selon le maire de Bujumbura. Mais dans ce discours, l’opposition et la société civile pointent plusieurs zones d’ombre, et ce, d’autant plus que le président de la Commission nationale indépendante sur les droits de l'homme (CNIDH) a nuancé ces affirmations. Le parti au pouvoir s'est exprimé à propos de cette affaire dans un communiqué.

Les fouilles devaient reprendre mardi mais elles ont finalement été suspendues. « Il s’agit de laisser place aux experts médicaux pour déterminer si la fosse est récente » explique Jean-Baptiste Baribonekeza, le président de la CNIDH.

Selon lui, il est prématuré de se prononcer sur la date, les circonstances ou les responsables de la mort des trois personnes dont les corps ont été retrouvés. « Il convient de ne pas trop anticiper. Ça peut être des personnes proches du pouvoir, comme ça peut être des citoyens ordinaires », explique-t-il.

Les affirmations des autorités semblent donc reposer sur les aveux des présumés responsables mais selon le journal Iwacu, ces derniers portaient les marques d’un passage à tabac lors de leur présentation à la presse.

Et il ne s’agit pas du seul point qui fait douter Pacifique Nininahazwe, membre de la société civile en exil. « Qu’on trouve une fosse commune dans un quartier vide, dans une maison inhabitée, tout près d’une position militaire, il y a lieu de douter, déclare-t-il. Il y a un homme qui avait été présenté comme arrêté à Mugamba, au sud du Burundi, et qui lundi a de nouveau été présenté comme un homme qui se serait rendu et qui était témoin de l’existence d’une fosse commune. »

Hier, la police n’était pas joignable pour répondre à ces questions. Quant à l’existence supposée de neuf charniers à Bujumbura et dans sa périphérie, « les informations des Nations unies n’étaient pas assez précises » répond le président de la Commission nationale indépendante sur les droits de l'homme. Interrogé sur la carte présentée par Amnesty international qui localise précisément l’emplacement d’une possible fosse commune, il dit ne pas s’en souvenir.

Guerre de communication

Le CNDD-FDD s’est dit « accablé » par la découverte d’une fosse commune et accuse les manifestants opposés au troisième mandat du président Pierre Nkurunziza. Comme à plusieurs reprises ces derniers mois, il prend à partie le président du Rwanda voisin ainsi que les journalistes des médias internationaux.

« Ce sont des menteurs dont le rôle majeur est de retourner les informations contre un pays ou un pouvoir indésirable », a déclaré Daniel Gélase Ndabirabe, le porte-parole du CNDD-FDD.

Dans une conférence de presse, les autorités ont à nouveau nié l’existence des fosses communes identifiées par l’ONU et par Amnesty International.

Côté opposition, on dénonce des montages. Pacifique Nininahazwe, membre de la société civile en exil, évoque « une contre-attaque médiatique de la part des autorités » qui cherchent, selon lui, à retourner les arguments de l'opposition contre cette dernière. De plus, il plaide pour une force internationale de protection des citoyens.

Les deux camps peuvent commettre des tentatives de manipulation. Mi janvier par exemple, une vidéo diffusée sur France Télévisions montrant l'assassinat supposé d'opposants s'est avéré être un faux.

Si une minorité de la population accède à internet, l’enjeu est tout de même de taille, car il s’agit de convaincre l’opinion internationale. Ainsi, le CNDD-FDD termine son communiqué par un appel à lever les sanctions économiques qui visent le Burundi.

Pour rappel, le pays est plongé dans une grave crise financière et l’Union européenne étudie actuellement la possibilité de suspendre son aide qui représente environ 20% du budget national.