Le Bénin s'apprête à voter pour une présidentielle historique et indécise

Un bureau de vote à Cotonou lors de la présidentielle du 13 mars 2011.
© AFP/PIUS UTOMI EKPEI

La campagne électorale se termine ce vendredi soir au Bénin. Le premier tour de la présidentielle aura lieu dimanche. Près de 4,7 millions d’électeurs seront appelés aux urnes. Ils auront l’embarras du choix avec pas moins de 33 candidats. Le président sortant Thomas Boni Yayi ne se présente pas et l’élection est très ouverte.

De notre envoyée spéciale à Cotonou,

C’est une campagne particulièrement animée
qui s’achève ce vendredi au Bénin. Aucun incident majeur, mais beaucoup de passions et d’excès. Gérard a suivi plusieurs meetings. Il a remarqué une grande curiosité, chez les citoyens : « Du coup, tous les meetings sont vraiment des meetings géants. » Et d’ajouter : « Les gens sont également curieux d’aller prendre les jetons qui sont distribués là. Toutes les lois que nous avons interdisent ce genre de pratiques et pourtant ! », s’exclame-t-il.

Un de ces amis renchérit : « C’est cela qui fait l’achat de la conscience. C'est-à-dire, beaucoup ne vont pas voter librement. Ils ont pris de l’argent ! On va faire un mauvais choix, s’inquiète-t-il. Parce qu’ils n’ont pas choisi selon leur amour de la patrie. » D’autres, comme Maïnouna, regrettent qu’il y ait eu trop d’injures sur Internet : « On poste des vidéos, qui ne sont pas correctes, qui ne sont pas vraies. Du n’importe quoi ! Insulter que tel candidat, c’est le démon ; tel candidat est un incapable. Je ne suis pas d’accord ! »

Cinq favoris

Sur les 33 candidats, cinq se détachent : le Premier ministre Lionel Zinsou qui a le soutien du président sortant Boni Yayi et de deux grands partis de l’opposition. Ce banquier d'affaires franco-béninois est considéré comme « le candidat de la France » par ses détracteurs. Sont également candidats deux puissants hommes d’affaires, Sébastien Ajavon et Patrice Talon. Dans le passé, ils étaient les bailleurs de fonds de la classe politique. Cette année, ils se sont lancés dans la bataille avec la ferme intention de l’emporter. Il faudra aussi compter avec l’ancien Premier ministre Pascal Irenée Koupaki qui fait une très bonne campagne et l’ancien patron Afrique du Fonds monétaire international (FMI), Abdoulaye Bio Tchané, qui est populaire dans le nord du pays.

Jamais une élection n’aura été aussi indécise au Bénin. Le politologue, Gilles Gohy, explique : « Le président sortant Thomas Boni Yayi, même s’il a tout fait pour modifier la Constitution afin d’avoir un troisième mandat, a échoué. Donc cela ouvre le jeu. Il y a, deuxièmement, de sérieux candidats qui ont tous leur chance de réussir. Les grands partis ont donné des consignes de vote, mais comme ils sont divisés, personne ne peut dire comment leurs consignes seront respectées. En plus, beaucoup d’argent circule actuellement, et personne ne peut dire si le citoyen votera dans le sens de l’argent pris ! Car le citoyen peut très bien prendre l’argent qui circule et voter comme il voudra. » Et le politologue de conclure : personne ne peut prédire l’issue de ce scrutin. »

Retard dans le vote

L’autre grand enjeu de cette journée de dimanche, c’est le déroulement à proprement parler du vote. Le scrutin a été reporté d’une semaine à cause des retards pris dans la fabrication des nouvelles cartes d’électeurs. Selon le centre national de traitement, dans deux départements (le Zou et le Plateau), les cartes ne seront distribuées qu’après le premier tour. Ces deux départements comptent près de 700 000 électeurs inscrits et les électeurs ne comprennent pas ce qui a bien pu se passer. Les uns se disent meurtris, les autres sont en colère puisque normalement ces cartes auraient dû être distribuées deux semaines avant le scrutin, selon la loi.

Les électeurs de ces deux départements pourront voter avec l’ancienne carte d’électeur, celle de 2015. Beaucoup de gens l’ont gardée, mais cela signifie tout de même que des milliers de personnes seront exclues de ce premier tour dans ces deux départements : tous les nouveaux inscrits déjà bien sûr, mais aussi tous ceux qui n’avaient pas réussi à obtenir leur carte en 2015 ou qu’ils l’ont aujourd’hui égarée.

Course contre la montre

Ailleurs, la distribution continue encore. Mais phénomène un peu surprenant, à Cotonou par exemple, beaucoup d’électeurs ne viennent pas chercher leur carte. Peut-être sont-ils découragés parce qu’ils ne trouvent pas leur centre. Il y a eu beaucoup de confusion. Attention tout de même, la Commission électorale nationale autonome (Céna) vient de publier un communiqué pour annoncer que dans les dix départements où la distribution donc a commencé, seules les nouvelles cartes d’électeurs seront acceptées dans les bureaux de vote. En aucun cas, il ne sera toléré l’usage des deux cartes au sein du même département, peut-on lire dans le communiqué mis en ligne.

Cette mesure est sans doute prise pour éviter les votes multiples, mais certains états-majors de candidats se disent déjà inquiets : est-ce que toutes les nouvelles cartes d’électeurs seront bien distribuées à temps ? Il ne reste que deux jours.

Président de l’ONG Alcrer, Martin Assogba, l’une des grandes voix de la société civile au Bénin, espère surtout que le choix des électeurs sera respecté. « Nous avons des inquiétudes parce que la loi dit qu’il faut distribuer les cartes 15 jours avant le jour du vote. Mais on continue à distribuer les cartes. Les Béninois qui n’ont pas leur nouvelle carte pourront voter avec l’ancienne carte de 2015, mais il y a des Béninois qui malgré tout ça ne pourront pas du tout voter parce qu’ils n’ont ni l’ancienne carte ni la nouvelle. Voilà ce qui va se passer. Et puis, il va y avoir la période de compilation des résultats qui nous inquiète aussi. C’est pour cela que la société civile s’est organisée pour surveiller le vote, pour qu’il soit transparent. »

Au terme de cette élection présidentielle incomparable, le paysage politique sera totalement chamboulé. 25 ans après la conférence nationale et le début de la démocratisation, le Bénin est en train de tourner une nouvelle page.

Dans les départements du Plateau et du Zou, les centres de distribution sont fermés. Et pour cause, les cartes ne sont toujours pas imprimées. A Abomey, dans le département du Zou, les citoyens s'inquiètent.
Reportage sur la distribution des cartes à Abomey
04-03-2016 - Par Carine Frenk