RDC: devenir femme, devenir un modèle pour les autres [portraits]

Audrey, 13 ans, est entourée de femmes fortes, mais reste fragile par l'absence de son père qu'elle n'a pas connu.
© RFI/Habibou Bangré

Marielle et Audrey sont blessées. La première parce que sa maladie est stigmatisante, la deuxième parce qu’elle n’a jamais connu son père. Malgré tout, dopées par l’amour et le soutien de leurs proches, les deux adolescentes ne manquent pas d’ambition.

Dans son école, Marielle détonne. Au milieu des enfants à la peau ébène, elle est la seule albinos. « Au début, ça a été compliqué, un peu dur… On se moquait de moi, on me disait que je suis différente. Des fois, on me fuyait. Ça me blessait », se souvient l’adolescente de 14 ans dans le salon de sa maison, dans un quartier populaire de Kinshasa.

Ses professeurs ont expliqué aux élèves qu’elle était comme eux, malgré sa maladie génétique qui prive sa peau, ses cheveux et ses yeux de mélanine, protection essentielle contre le soleil. « Ça a pris un peu de temps, mais après ils m’ont trouvée cool, et je n’ai plus eu de problème ! »

Fière d'être albinos

Dans les rues de la capitale de la République démocratique du Congo, c’est une autre histoire. En la voyant passer, des enfants la désignent du doigt en criant : « Ndundu », le terme lingala utilisé pour dire « albinos », mais qui est parfois utilisé comme une insulte ou une moquerie. Marielle n’y prête pas attention. « Je suis fière de ce que je suis : ma peau est très belle. »

Alors que, stigmatisées, des femmes albinos se plaignent de ne pas pouvoir se marier, Marielle renchérit qu’elle trouvera facilement un époux parce que son épiderme ivoire est un atout : « Des garçons m’encouragent à bien garder ma peau. »

Une peau qu’il faut protéger pour éviter le cancer, première cause de mortalité des albinos. Mais si les parents de Marielle se sont sacrifiés pour lui payer des lunettes, ils n’ont pas les moyens d’acheter des crèmes solaires : un simple tube peut coûter 50 dollars, une fortune pour la majorité des Congolais, qui se démènent chaque jour pour survivre. Alors pas le choix : Marielle pare les rayons du soleil avec un parapluie et des manches longues.

Le 8 mars, l’association Plus de couleurs du réalisateur albinos Yan Mambo a lancé la deuxième édition de sa campagne de sensibilisation dédiée à la femme et qui culminera avec le festival Fièrement Ndundu, prévu en juin prochain. Ce festival est « important pour faire changer les choses, car il montre les capacités des albinos », estime Marielle. « Mais ce n’est pas facile de sensibiliser les gens. Je pense que certains ne vont pas changer. »

Elle ne se laisse pas démonter pour autant, et s’accroche à son rêve : devenir magistrate en France, où elle pense que sa peau ne sera pas une barrière, contrairement à son pays, où elle n’a « jamais vu » un albinos à un poste à responsabilité. « Je veux être magistrate sur les droits de l’homme. J’ai choisi ce métier après une émission à la télé sur les viols dans l’Est », instable depuis deux décennies et où des dizaines de groupes armés sont encore actifs.

Mais où que la vie la mène, elle n’oubliera pas les albinos congolais. Elle envisage de revenir pour « les sensibiliser, leur dire de ne pas se négliger, et leur apporter des crèmes solaires et des lunettes de soleil ».
 
« J’espère être un modèle pour les autres »

Audrey, 13 ans, vit aussi dans un quartier populaire de Kinshasa. Comme ailleurs dans la ville, le courant joue à cache-cache. « Si je dois travailler le soir, je me réveille vers 22h ou 23h, quand l’électricité est là. Ça m’embête, ces problèmes ! Souvent, je pars à l’école avec la chemise de mon uniforme non repassée… C’est pas beau ! L’Etat devrait s’occuper de ça, pour que tout ça s’arrête. Parce que le manque d’électricité amène d’autres problèmes : le vol, l’insécurité. On tue les gens la nuit. »
 
Malgré tout, l’adolescente à la peau noire et très élancée, fait un carton dans son école publique où, comme dans bien d’autres établissements congolais, les professeurs demandent aux parents de l’argent pour compléter leur salaire. Et souvent première de la classe, la matheuse donne un coup de main à ses camarades.
 
Audrey, fille unique, est pudique. « Je n’ai pas connu mon père. Je n’ai pas tellement envie de le connaître. Il est parti quand j’étais enfant », détaille-t-elle, presque mécaniquement. Mais elle a beau dire que son absence « n’est pas grave », l’émotion la submerge et des larmes dévalent ses joues. « Ça me fait mal quand j’y pense, mais c’était son choix », conclut-elle, en précisant que des hommes de son entourage s’occupent d’elle, comme son oncle maternel, qui règle souvent ses frais de scolarité et la gâte pour son anniversaire.
 
Héritage de son histoire ? Audrey aime beaucoup les enfants et se voit en avoir quatre : deux filles et deux garçons. « Je veux les avoir avec un Congolais, parce qu’avec un Congolais, on va se comprendre mieux, comme on a la même culture. Mais je ne me vois pas femme au foyer, à toujours faire la cuisine… C’est pas mon truc ! Si mon mari me demande de rester à la maison, on va négocier ! », dit-elle le menton relevé, en signe de défi.
 
Audrey veut devenir pédiatre. « Je me vois étudier dans un pays francophone et revenir ici parce que c’est mon pays et qu’il y a plusieurs enfants qui n’ont pas des soins appropriés. Dans les hôpitaux, on demande d’abord l’argent, et ensuite on s’occupe du malade. Quelqu’un ne peut pas mourir parce qu’il n’a pas d’argent ! » Elle espère qu’à son retour au pays, les routes seront meilleures, que l’insécurité aura disparu, qu’il n’y aura plus de sans-abri, et « qu’on n'aura plus à payer avant de se faire soigner, qu’il y aura de l’électricité, de l’eau et des écoles pour tout le monde ».
 

Au quotidien, Audrey s’inspire des femmes de sa vie : sa grand-mère, chez qui elle habite, et surtout sa mère, son « modèle », qui trime lors de missions de neuf mois ou un an pour assurer ses besoins. Elle se sent également fortifiée par sa tante et marraine Mianda, qui la conseille, lui répète que l’école vient avant tout. « Plus tard, j’espère moi aussi être un modèle pour les autres : c’est important de les pousser à se battre pour qu’un jour ils puissent devenir comme toi. Ou même meilleurs. »
 
Retrouvez tous les articles de notre série «Femmes de demain» ici.