Funérailles de Hassan al-Tourabi, le «père» du régime islamiste soudanais

Des Soudanais portent le corps de Hassan al-Tourabi lors de ses funérailles à Khartoum, le 6 mars 2016.
© REUTERS/Mohamed Nureldin Abdallah

A Khartoum, des milliers de Soudanais ont assisté, dimanche 6 mars, aux funérailles du dirigeant islamiste Hassan al-Tourabi. Cette éminente figure religieuse et politique était passée dans l'opposition au président Omar el-Béchir. Cela n'a pas empêché les médias nationaux de consacrer leurs programmes à la vie d'un homme charismatique, présenté comme un « intellectuel et savant islamique ».

Al-Tourabi est considéré, malgré ses relations en dents de scie avec le pouvoir, comme le « père » du régime islamiste soudanais. « Ce sont ses 'enfants' qui sont au pouvoir (...) des enfants qui l'ont poignardé dans le dos », souligne Marc Lavergne, directeur de recherche au CNRS.

Il ne s'étonne guère de l'hommage officiel d'un gouvernement que al-Tourabi a souvent combattu. « C'est l'hommage du vice à la vertu », confesse-t-il, estimant que les hommes du président Omar el-Béchir vont tenter d'instrumentaliser le souvenir d’al-Tourabi à leurs fins.

C’est quelqu’un qui a marqué par sa personnalité et ses expériences politiques
Christian Delmet
06-03-2016 - Par Michel Arseneault

« C'est la reconnaissance d'un régime qui, grâce à Tourabi, l'homme qui a remis l'islam en selle au Soudan, veut se réconcilier avec la nation », ajoute-t-il, soulignant que les médias, à Khartoum, sont en train de construire ce qu'il qualifie de « Tourabi nouveau ». 

 

 

Renouveler la doctrine islamiste

Il fait peu de doute que le dirigeant islamiste, un écrivain qui a tenté de renouveler la doctrine islamiste, suscite aujourd'hui la bienveillance, malgré ses accointances avec des putschistes.

« Tourabi, c'est quelqu'un qui a fait des allers-retours entre le pouvoir et la prison », note l'ethnologue Christian Delmet, ce qui aurait contribué à son aura spirituelle et politique. « C'est quelqu'un qui a marqué [les esprits] par sa personnalité, par ses expériences politiques et par sa proximité avec la famille de Sadiq al-Mahdi, l'ancien Premier ministre qui est aussi une icône de l'islam et de la politique soudanaise. »

Considéré comme un « savant islamique », il a inspiré le respect, surtout dans les milieux islamistes au sens large et leurs soutiens.

Même si les dirigeants l'ont parfois incarcéré, « ils ont toujours considéré ce personnage avec une espèce de -- on ne va pas dire sympathie -- mais respect », ajoute Christian Delmet. « Il a fini, tout de même, par avoir une bonne image dans des populations, petites bourgeoises et même populaires. »

Moderniser le Soudan

Fait rare au Soudan : de nombreuses femmes, membres de son Parti du congrès populaire, ont également assisté aux funérailles. Cela n'étonne guère Roland Marchal, chercheur au CNRS, qui rappelle que cet intellectuel, dans sa volonté de moderniser le Soudan, avait encouragé les femmes à s'engager en politique.

« Ça paraît un peu stupide ou stéréotypé quand on le dit comme ça, soutient-il, mais quand on voit ce qu'est la société soudanaise, qui est quand même très, très conservatrice, il a tenté d'impliquer les femmes dans les activités politiques et de leur ouvrir certaines voies. » Ceux qui lui ont reproché les franges wahhabistes du mouvement islamiste qui le voyaient, selon Roland Marchal, « quasiment comme un apostat ».

Fondateur des Frères musulmans soudanais et chantre d'un panarabisme islamiste, al-Tourabi a inspiré, selon certains, le coup d'Etat qui a porté, en 1989, le général el-Béchir au pouvoir.

Il a été arrêté à plusieurs reprises, notamment en 2009 après avoir jugé le président el-Béchir « politiquement coupable » de crimes au Darfour, soutenant ainsi les poursuites engagées par la Cour pénale internationale.