Afrique du Sud: deux lycéennes se racontent la pluie et le beau temps [portraits]

Thandeka Munnik est une jeune Sud-Africaine de 15 ans. Vivant dans une banlieue de Johannesburg, l'adolescente s’interroge beaucoup sur son identité et ses racines africaines.
© RFI/Liza Fabbian

Deux kilomètres seulement séparent les deux lycées, des établissements privés situés dans le quartier populaire de Yeoville, en bordure du centre-ville de Johannesburg. Pamela Tshuma, 16 ans, étudie à la United Church School en classe de première quand Thandeka Munnik, qui aura bientôt 16 ans aussi, se rend chaque jour au Sacred Heart College.

De notre correspondante à Johannesburg,

Loin d’être insouciantes, les deux jeunes filles portent toutes deux une grande attention à la marche du monde et baignent dans l’actualité de leur pays. C’est d’ailleurs en regardant les informations avec son père que Pamela a décidé de devenir journaliste. « Mon père me dit toujours que je suis la meilleure dans les débats. J’aime les faits », déclare-t-elle assurée. La jeune fille née en Afrique du Sud a grandi dans une famille « très politisée ». Ses parents, militants dans l’opposition zimbabwéenne, ont quitté leur pays il y a près de vingt ans. Pamela se rend une fois par an au Zimbabwe, et dit s’intéresser de près à l’actualité politique du pays. « Idéalement, j’aimerais travailler pour la BBC ou Al-Jazeera », s’exclame-t-elle. « En tout cas dans un média international, pour pouvoir voyager. » Comme beaucoup de jeunes de son âge, Pamela rêve d’Europe. N’importe quelle ville, n’importe quel pays. « Ça paraît un peu bête, mais je suis sûre que j’adorerais le climat. J’adore la pluie », sourit-elle.

Quand elle pense à l’Europe, Thandeka pense elle aussi immédiatement à la pluie. « Je préfèrerais voyager en Afrique du Sud. Et visiter le plus de pays africains possible », affirme la jeune fille en fronçant le nez. Ce jour-là, Thandeka a du mal à articuler : elle revient de chez l’orthodontiste, où elle vient de se faire poser des bagues dentaires pour la première fois. L’adolescente est assise sur la terrasse de sa maison de Kensington, une banlieue de classe moyenne. Deux chiens s’ébrouent dans le jardin, tandis que sa mère nous offre du café et des biscuits. A 15 ans, Thandeka s’interroge beaucoup sur son identité et ses racines africaines. La jeune fille a été adoptée alors qu’elle n’était qu’un bébé par une famille blanche. Sa mère est infirmière scolaire, et son père travaille pour l’ONG Groundwork, qui vient en aide aux mineurs affectés par la pollution au charbon. Un environnement ouvert, où les questions de justice sociale et de mixité occupent une place importante. L’école de Thandeka est d’ailleurs l’une des premières de Johannesburg à avoir ouvert des classes multiraciales, avant même la fin de l’apartheid. Bien consciente d’être « privilégiée », Thandeka ressent la nécessité de « rendre à la communauté » dès qu’elle en aura les moyens, « en travaillant dans une ONG ou en faisant des dons », détaille-t-elle. « Il suffit de circuler en voiture autour de Johannesburg pour voir la misère », remarque la jeune fille.

« Ne dépendre de personne »

Dans dix ans, Pamela sait qu’elle devra quant à elle soutenir ses parents très investis dans ses études. La famille soudée vit dans la promiscuité d'un petit appartement situé dans le quartier d’Hillbrow, qui concentre la plus forte population immigrée de la ville. Les études des enfants sont une priorité absolue pour les parents de Pamela. « Mon grand frère a commencé ses études au Zimbabwe, et ça a été difficile pour lui de continuer en Afrique du Sud. Ma mère a tout essayé pour qu’il rentre à l’université ici », explique-t-elle. L’espoir d’une ascension sociale est profondément ancré dans l’esprit de la jeune fille, qui se montre déterminée et plutôt confiante. « Je travaille beaucoup. Je veux utiliser plus les médias sociaux cette année et dédier le maximum de mon temps à mes études, parce que c’est la seule manière de s’en sortir. » Sa mère l'encourage fortement dans ses projets. « Maman me dit toujours : "ne t’en fais pas si tu n’as pas les vêtements que tu voudrais aujourd’hui. Si tu travailles dur, tu obtiendras tout ce que tu souhaites." » Et Pamela a une idée précise de ce qu’elle désire : une voiture « pour ne dépendre de personne », une maison « avec deux ou trois chambres qui ferment à clé » et de « l’eau chaude, car il n’y a pas d’eau chaude chez nous ». Du côté de Thandeka, les projets sont plus flous. L’adolescente a choisi l’histoire, la géographie et le théâtre au lycée. Déçue de ne pas étudier plus en détail l’histoire de l’Afrique du Sud avant l’apartheid, elle aime en revanche « apprendre à s’exprimer, savoir projeter sa voix. » Mais pas question pour autant de devenir actrice, elle se voit travailler plus tard dans la publicité ou le marketing.

L’avenir pourrait être totalement dégagé, mais Thandeka sent parfois que ses parents s’inquiètent pour le futur de l’Afrique du Sud. Au point de lui suggérer d’émigrer si la situation économique se dégrade trop. « J’aimerais vivre ici, mais je ne sais pas si ce sera possible », soupire-t-elle en évoquant pêle-mêle la sécheresse, les violences xénophobes, et la chute du rand. De son côté, la mère de Pamela cherche surtout à protéger sa fille des mauvaises fréquentations et des choix hasardeux, avec une inquiétude : que son enfant tombe enceinte avant d’être indépendante. « Toutes les femmes de ma famille ont eu des enfants très jeunes. Ma mère elle-même est tombée enceinte à 16 ans et ça a été compliqué. Donc elle me met en garde », explique Pamela qui a les idées très claires sur le sujet. « Je ne veux pas d’enfant avant la fin de la vingtaine, et seulement si j’en ai les moyens ». Une position « égoïste » aux yeux de ses amies, mais Pamela insiste. « C’est pareil pour le mariage. Je veux d’abord privilégier ma carrière », affirme-t-elle, en évoquant les difficultés d’une jeune cousine, mère célibataire d’une petite fille de deux mois. Thandeka a quant à elle une idée précise de la famille qu’elle veut fonder. Elle souhaite avoir des enfants « avant 30 ans », au moins trois. « Je veux des enfants biologiques, mais je veux aussi adopter », assure la jeune fille. L’envie toujours de rendre un peu de ce qu’on lui a donné.


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