La danseuse tunisienne Oumaïma Manaï: «Je suis heureuse avec mes galères»

La danseuse tunisienne Oumaïma Manaï dans sa pièce « Nitt 100 limites » au Lavoir moderne parisien.
© Siegfried Forster / RFI

À 27 ans, cette chorégraphe tunisienne née à Carthage franchit les limites. Sur scène, Oumaïma Manaï se bat avec des fils métalliques, traverse les époques et les cultures, s’obstine à nous montrer sa force et ses sourires, malgré tous les obstacles. Son dernier spectacle «Nitt 100 limites» vient d’être programmé à l’Institut des cultures d’Islam et au Lavoir moderne parisien pour donner à voir «le souffle puissant de liberté qui anime aujourd’hui le peuple tunisien» et faire parler le monde «au féminin». Entretien.

RFI : Votre pièce s’inscrit à Paris dans deux festivals, TunICIe, à l’Institut des Cultures d’Islam, et Au féminin, au Lavoir moderne parisien. Que représente pour vous aujourd’hui être en Tunisie une danseuse et une femme ?

Oumaïma Manaï : Déjà être une femme est une grande chose pour moi et puis être danseuse, arabe, musulmane et Tunisienne… De faire partie du festival Au féminin me fait plaisir, mais cela ne veut pas dire que je défends juste les femmes. À travers ma pièce, des femmes et moi, je parle aussi des hommes.

Votre pièce est intitulée Nitt 100 limites. « Nitt » signifie, entre autres, « humain » et « éclairage ». Votre combat avec ce grillage de fils métalliques, en quoi éclaire-t-il notre humanité actuelle ?

« Nitt » est un mot dans la langue wolof qui a 28 significations, tout dépend comment on l’utilise. J’ai commencé cette pièce à Dakar, pour cela j’ai décidé de faire ce petit jeu de mots Nitt 100 limites. Quant au grillage et au fil de fer, je vois cette matière de plus en plus un peu partout dans le monde, pas seulement dans mon pays. Il y a de plus en plus de frontières. Ainsi, je me suis posé de plus en plus de questions par rapport à l’humain et à ces limites qu’on a créées, ces frontières entre les pays, les gens, les sexes et toutes sortes de choses. Le fil de fer est une matière très difficile pour moi, parce que je suis une femme, je ne peux pas porter 30 kilogrammes de fils de fer, mais après, je me suis dit : non, je dois casser ces limites-là.

Ces fils métalliques vous servent comme frontière, mais aussi comme tapis, comme collier, comme cage et même de robe de mariée… Quand vous mettez aujourd’hui dans votre bouche un fil de fer, pensez-vous aux bouches cousues des migrants de Calais ? Est-ce que la signification de votre pièce change avec l’actualité ?

Forcément je suis influencée par ce qui se passe un peu partout dans le monde. Ce solo est une structure déjà en place, mais à chaque fois, je me laisse un petit espace de jeu, d’improvisation dans le spectacle et, à chaque fois, je rajoute quelque chose. Je parle d’un nouveau personnage, d’une nouvelle image que j’ai vue, d’une nouvelle chose que j’ai rencontrée. Pour moi, chaque fois que je le danse, c’est un nouveau spectacle, c’est un nouveau solo.

Comment êtes-vous devenue danseuse en Tunisie ?

J’ai commencé à danser à l’âge de 4 ans. Ce sont mes grands-parents qui m’ont inscrit à [un cours] de danse. Après, c’était juste pour le plaisir, le week-end, une fois par semaine, parfois pas du tout. Et petit à petit, je me suis dit que j’adorerais faire ça. À l’âge de onze ou douze ans, j’ai rencontré une chorégraphe américaine qui faisait partie de la compagnie Trisha Brown. Elle m’avait invitée, avec mon frère, à jouer un répertoire aux États-Unis, au Bates College, près de Boston, et à faire une petite formation de deux mois. On s’est dit, non, ce n’est pas possible, parce que nos parents n’avaient pas les moyens de payer ce genre de choses et on était très jeune. Mais on a tout fait pour y aller. À partir de là, il y a eu un déclic. Aujourd’hui, mon frère et moi, nous sommes tous les deux danseurs et chorégraphes.

La danseuse tunisienne Oumaïma Manaï dans sa pièce « Nitt 100 limites ». © Siegfried Forster / RFI

Comment s’est déroulée votre formation ?

J’ai commencé à danser dans une compagnie professionnelle en Tunisie, le Sybel Ballet Théâtre, à l’âge de 13 ans. Puis à l’âge de 16 ans, j’ai commencé à donner des cours pour enfants. À 18 ans, j’ai intégré le Centre méditerranéen de danse contemporaine en Tunisie : c’était une seule génération, après il a fermé. Aujourd’hui, il n’y a plus de formation en Tunisie jusqu’à présent. Ensuite je suis partie à faire un deuxième cycle de recherche chorégraphique et critique scénique à Parts, à Bruxelles, dans l’école de Anne Teresa de Keersmaeker. Et puis je suis partie à Montpellier faire « Exerce », des études chorégraphiques. J’ai dansé un mois et demi au Ballet de Lorraine et puis j’ai décidé à tracer mon chemin et de faire ma carrière et de commencer à essayer d’écrire des choses.

En Algérie, il y a aujourd’hui le Ballet contemporain d’Alger d’Abou Lagraa. En Égypte, il y a le Centre chorégraphique de danse contemporaine (CCDC) de Karima Mansour et le chorégraphe français Olivier Dubois avait parlé lors de sa création au Caire de « l’appétit féroce des Egyptiens pour la danse contemporaine ». Quelle est aujourd’hui la situation en Tunisie ?

La danse fait partie de notre culture et de nos racines. Lors des mariages et fêtes, on danse spontanément, sans prendre des cours… Pour parler de la danse contemporaine et le rapport avec la société d’aujourd’hui, il est très important d’avoir de la danse, de l’art, de la culture et en particulier la danse contemporaine, parce qu’elle associe beaucoup d’arts et elle arrive à exprimer des choses inexplicables qu’on ne peut pas exprimer avec des mots. Et puis c’est un langage universel qu’on peut partager avec tout le monde. Quant aux Tunisiens, on n’est pas affamé, mais à l’époque actuelle, le corps et le rapport avec le corps dans le monde arabe est de plus en plus complexe. Si on arrive à se libérer à ce niveau-là, on peut se libérer de toute sorte de choses.

Vous avez évoqué votre frère, mais il y a aussi le danseur et chorégraphe tunisien Radhouane el-Meddeb qui s’est installé en France. Peut-on aujourd’hui être danseur tunisien sans passer par la France ou l'Europe ?

Tous ces chorégraphes un peu partout dans le monde existent parce qu’ils sont passés par l’Europe en général. Ils existent, parce qu’ils ont un talent et des propos intéressants. Moi, par exemple, j’ai décidé de rentrer en Tunisie, même si je me suis installée très bien en France. Je travaillais dans un ballet ici, mais j’ai décidé de rentrer, parce que j’avais envie de créer et même si la situation n’est pas la meilleure ni le statut d’artiste ou de danseur. Aujourd’hui, je suis heureuse avec mes galères. On existe si on a envie d’exister.

Votre prochaine pièce est une chorégraphie pour six danseuses. Une pièce de femme ?

Après mon cinquième solo, j’ai décidé de créer une pièce pour six danseuses, Time Out. La première de cette pièce sera à Montpellier Danse, le 4 juillet.

La danseuse tunisienne Oumaïma Manaï dans sa pièce « Nitt 100 limites ». © Siegfried Forster / RFI

« Nitt » est un mot dans la langue wolof qui a 28 significations.
Oumaïma Manaï, danseuse et chorégraphe tunisienne, sur sa pièce « Nitt »
10-03-2016 - Par Siegfried Forster