De Ongwen à Ongwen: la face cachée du leader de la LRA

Dominic Ongwen, l'un des principaux chefs de la rébellion ougandaise de la LRA, lors de sa première comparution devant la Cour pénale intenationale (CPI), lundi 26 janvier 2015.
© PETER DEJONG / POOL / AFP

La Cour pénale internationale (CPI) a jugé mercredi 23 mars que les charges étaient suffisantes à l’encontre de Dominic Ongwen pour pouvoir le poursuivre. Assassinats, viols, torture, enlèvement d'enfants : les hommes de l'ancien leader de l'Armée de résistance du Seigneur (LRA) ont commis des crimes atroces sous ses ordres. Mais la défense considère pourtant Dominic Ongwen comme une victime, car lui-même a été enlevé dans sa jeunesse. Une de ses femmes dresse même un portrait inédit et troublant de la personnalité de ce chef de guerre.

Les faits sont là, connus de tous, et les témoignages des victimes sont tous plus difficiles à entendre les uns que les autres notamment à Lukodi. C’est sur ce grand terrain désormais vierge où des écoliers font du sport, que le massacre a eu lieu. En mai 2004, la LRA y a attaqué un camp de réfugiés, tuant 54 personnes dans des conditions qui continuent encore aujourd'hui à traumatiser les survivants. Assassinats, viols, tortures : un des rescapés souligne : « ce que je n’oublierai jamais, c’est l’odeur des corps brûlés ». Pour la justice internationale, le principal accusé serait le chef supposé de la brigade Sinia de la LRA, Dominic Ongwen.

En plus de Lukodi, Ongwen est aussi accusé des crimes commis dans trois autres camps de déplacés en Ouganda (Pajule, Odek et Abok). Parler de circonstances atténuantes devant les actes commis paraitrait insultant pour les victimes. C'est pourtant la thèse soutenue par la défense de l'ancien chef de guerre, qui réclame son acquittement. Elle estime que Dominic Ongwen, capturé enfant et devenu soldat au sein de la LRA est une victime de l'organisation dirigée d'une main de fer par Joseph Kony.

Un survivant de Lukodi, village du nord de l'Ouganda, où la LRA a commis un massacre en mai 2004. © RFI/Gaël Grilhot

Né dans les années 70, Dominic Ongwen a en effet un peu plus de douze ans, lorsqu'il se fait enlever sur le chemin de l'école. « La première fois que j'ai vu Ongwen, j'étais alors avec mon premier mari, c'était autour d'Atiak (à quelques km de la frontière sud-soudanaise, ndlr) », explique Alice. Enlevée à l'âge de 13 ans, Alice est devenue la femme d'un homme puissant de la LRA, alors en charge du jeune Ongwen.

« Il était très jeune, et m'apportait du manioc pour faire à manger et il disait : ”s'il te plaît, cuisine rapidement, les hommes sont affamés” (...) C'était un garçon très joyeux », se souvient-elle.

« Avec Ongwen, on avait l’habitude de parler de s’échapper »

Lorsqu'elle revoit Ongwen, il est alors âgé de 18 ans. « Il avait déjà une femme et était maintenant un soldat ». Ongwen a été formé et endoctriné par le groupe, c’est pourquoi il a rapidement grimpé les échelons, affirment ses défenseurs. Devenu major, puis chef de brigade, celui qui est surnommé la « Fourmi blanche », a ainsi intégré un des cinq plus hauts postes du groupe armé. Selon Florence Ayot, une des femmes avec qui il s'est marié dans la brousse - « le bush » -, et qui a accepté exceptionnellement de nous parler par téléphone, Dominic Ongwen doit cette progression à « son travail ». Un des hauts commandants est mort, il a pris sa place, décrit-elle.

Avant de connaître Ongwen, Florence, elle aussi enlevée très jeune en 1989, avait déjà été mariée dans le bush. C'est à la mort de ce premier mari qu'elle a été « donnée » à Ongwen, aux côtés de qui elle restera plus de douze ans. Elle décrit une vie de traque, en déplacement constant entre l'Ouganda, la frontière avec la RDC et le Soudan du Sud. Douze ans au cours desquels elle aura quatre enfants avec Ongwen. Et le portrait qu'elle dresse de son mari est idyllique, bien loin de l'image du guerrier sanguinaire et impitoyable que l’on connaît.

Elle raconte par exemple qu’Ongwen s’est mis extrêmement en colère quand il a découvert une cicatrice sur sa poitrine. Ce sont les rebelles qui l’avaient marquée après une tentative de fuite. « Ongwen n’est pas comme les autres hommes. C’est vraiment quelqu’un de bien. » Elle le considère comme une victime, innocent des crimes qu'on lui impute. Florence affirme avoir passé beaucoup de temps avec son mari. « Avec Ongwen, on avait l’habitude de parler de s’échapper. Mais c’était dangereux. On avait l’habitude d’en parler mais de le garder secret. » La voix serrée, elle poursuit : « Nous avons essayé de nous enfuir en 2003. Il a alors été mis en prison dans le bush. »

Circonstances troublantes

Un chef de guerre qui planifie de s'échapper, tout en continuant à ordonner des crimes abominables à ses troupes ? Difficile à croire. Pourtant, les circonstances troubles de l'arrestation d’Ongwen dans l'est de la République centrafricaine en janvier 2015, laissent penser que la « Fourmi blanche » avait effectivement prévu de se rendre. Il aurait été intercepté par des éléments de la Séléka, alors qu'il était en route pour se livrer aux troupes américaines stationnées dans l'est de la RCA.

« Je me sens vraiment mal au sujet du procès, soupire Florence Ayot. Le monde est désormais en train de juger Ongwen et je ne peux rien faire ». Florence Ayot affirme toujours qu'Ongwen a simplement « suivi les ordres et passé beaucoup de temps dans le mouvement, ce qui l’a conduit logiquement au sommet de la hiérarchie ». L'obéissance aux ordres comme ligne de défense : une stratégie bien connue dans ce type d'affaires de justice internationale.

Mais le témoignage de Florence Ayot montre que la tâche des juges de La Haye sera difficile lors de ce procès. Il s'agira de montrer qui du bourreau coupable de massacres de masse ou de la victime enlevée très jeune sur le chemin de l'école se retrouve derrière la barre.