Tibéhirine: 20 ans après, la quête inassouvie de vérité continue

La sépulcture de Christian de Chergé, l'un des sept moines de Tibéhirine, au monastère Notre-Dame de l'Atlas près de Médéa en Algérie.
© AFP PHOTO / Fayez NURELDINE

Dans la nuit du 26 au 27 mars 1996, sept moines français du monastère de Tibéhirine, dans le sud-ouest algérien, étaient enlevés puis assassinés quelques semaines plus tard. Vingt ans plus tard, les circonstances et les motifs de leurs morts ne sont toujours pas clairs, au grand dam des proches des victimes qui accusent Alger d’entraver leur quête de vérité. Retour sur une affaire au ralenti.

C’était il y a 20 ans, en pleine guerre civile algérienne. Dans la nuit du 26 au 27 mars, sept moines français étaient enlevés dans leur monastère à Tibéhirine, au sud-ouest d'Alger. Deux mois plus tard, seules leurs têtes seront retrouvées. A l'époque, le Groupe islamique armé (GIA) revendique leur assassinat.

Seulement voilà, la thèse officielle du crime islamiste, soutenue par Alger, est mise en doute et les versions alternatives sont nombreuses. Pourrait-il s'agir d'une bavure lors d'un raid de l'armée algérienne, comme le laisse penser le témoignage d'un militaire français ? Ou bien d'une manipulation des militaires algériens, ainsi que l'affirment d'ex-membres du renseignement d’Alger, qui soutiennent que leur puissant département, le DRS, aurait commandité l'enlèvement, notamment pour justifier la répression des groupes islamistes ?

Alger accusé de bloquer l’enquête

Vingt ans après les faits, le doute demeure et les proches des victimes accusent le pouvoir algérien de bloquer l'enquête. Comme à l'automne 2014, où après des années de bras de fer juridique, des magistrats et experts français se sont rendus à Alger pour l'exhumation des têtes des moines.

Mais l'espoir d'en apprendre plus est vite déçu : l'Algérie, qui a ouvert sa propre enquête en 2012, refuse que les prélèvements soient ramenés en France. Le rapport des experts, forcément limité, ne permet ainsi pas de trancher entre les différentes thèses. Toutefois l'absence de blessures sur les crânes rend moins probable celle d'un raid aérien de l'armée algérienne qui aurait mal tourné.

« On se moque de nous »

Les autres éléments, bien que troublants, ne sont pas décisifs. Trois moines auraient été égorgés, tous auraient été décapités post-mortem, enterrés puis déterrés et leur mort aurait eu lieu bien avant la date indiquée dans la revendication du GIA. Mais pour l'avocat des familles Me Baudouin, la résistance même d'Alger à coopérer pointe vers une implication des autorités algériennes.

En 2011, le juge français avait sollicité l'aide de ses homologues pour l'enquête au travers d'une commission rogatoire. Le compte-rendu de leurs investigations a été rendu il y a dix jours. « En cinq ans, à peine un quart des recherches ou auditions demandées ont été réalisées, on se moque de nous », estime Me Baudouin. Si l'avocat dénonce l'omerta d'Alger, il déplore aussi un manque d'implication des autorités françaises, ne serait-ce que pour exiger l'accès aux prélèvements de 2014.

« Est-ce qu’on saura la vérité dans tous les détails ? »

« L’enquête qui est en cours a déjà fait pas mal de lumière. Est-ce qu’on saura la vérité dans tous les détails ? Probablement jamais. C’est important qu’on continue de rechercher la vérité, mais ce qui est encore plus important c’est le message que les moines ont laissé à travers leur vie. La façon dont ils ont vécu est quand même encore plus importante que la façon dont ils sont morts », estime le père Armand Veilleux, qui était, il y a vingt ans, l'un des supérieurs des moines de Tibéhirine au sein de l'ordre cistercien.

Dans un entretien accordé à RFI, disponible intégralement ici, le père Veilleux souhaite donc que cet anniversaire soit surtout celui du souvenir, ainsi que du message de paix et de fraternité que portaient les religieux de Tibéhirine dans leur monastère en Algérie. « Tibéhirine, c’était la réalisation d'un rêve, d’une fraternité qui passe au-delà de toutes les différences de culture, de langue, de religion », rappelle-t-il.