Niger: après la présidentielle, l'épreuve de force se poursuit à Niamey

Le président Mahamadou Issoufou, en février 2016.
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Dès le lendemain de la proclamation au Niger de la victoire du président sortant Mahamadou Issoufou, le président français François Hollande a adressé un message de félicitations au gagnant. Les Etats-Unis s’inquiètent pour leur part de la suite de cette élection boycottée par l’opposition, qui appelle à une « résistance citoyenne ». L’éclatement d’une crise postélectorale dans un des rares pays stables de la région fait peser des menaces sur des dispositifs en place dans le cadre de la lutte internationale contre le terrorisme dans le Sahel.

« Je connais Mahamadou Issoufou depuis plusieurs décennies. Il n’y a pas une once d’autoritarisme en cet homme », s’indigne l’ancien responsable Afrique du Parti socialiste français, Guy Labertit. Bien évidemment, l’opposition nigérienne, qui a vu l’homme à l’œuvre depuis son accession à la présidence en 2011, ne l’entend pas de cette oreille. Celle-ci qualifie de « mascarade électorale » sa réélection au scrutin présidentiel du 20 mars.

L’opposition ne reconnaît pas la victoire du candidat Issoufou, qui affiche un score quasi-stalinien de 92,49% des voix au deuxième tour. Elle crie à la fraude, au bourrage des urnes, dénonçant de « faux résultats ». Elle conteste surtout le taux de participation de 59,79% proclamé par le camp du pouvoir, alors que, selon elle, cette participation ne dépasse pas 11%, les électeurs ayant massivement déserté les bureaux de vote dans presque tout le pays.

Enfin, l’opposition accuse le régime d’avoir empêché la libération de leur candidat Hama Amadou, arrêté pour une affaire de trafic supposé d’enfants nigérians. Ecroué depuis le 14 novembre, celui-ci a mis le président sortant en ballottage au premier tour sans même avoir pu faire campagne. Il ne put l’affronter au second tour, étant toujours emprisonné, puis évacué en France par le régime en raison de la brutale détérioration de son état de santé.

« Le pouvoir a crevé tous les plafonds d’atteinte à la démocratie en traînant notre pays dans une parodie électorale », a dit après l’annonce des résultats Amadou Boubacar Cissé, un responsable de la Coalition de l’opposition pour l’alternance (Copa 2016). La Copa estime que le président Issoufou ne sera plus légitime à la fin de son mandat qui expire le 1er avril et appelle à la « résistance citoyenne » en cas d’investiture du président, avant la fin du délai de 15 jours pour contester les résultats. « Toutes les conditions de la violence et du chaos sont réunies », a mis en garde l’opposition.

Fin stratège

Mahamadou Issoufou, qui avait prévu de remporter dès le premier tour, n’avait sans doute pas imaginé que son nouveau quinquennat débuterait dans un contexte aussi tendu. Or, fin stratège, l’homme a pris les devants en déclarant dès l’annonce des résultats définitifs son souhait de mettre en place avec l’opposition un gouvernement d’union nationale « afin de faire face aux menaces auxquelles le peuple nigérien est exposé ». Ces menaces sont aujourd’hui essentiellement sécuritaires.

Pays sahélien de 18 millions d’habitants et l’un des plus pauvres du monde avec 60% de la population vivant avec moins d’un dollar par jour, le Niger connaît depuis quelques années, en plus de ses crises alimentaires récurrentes, la menace des groupes jihadistes et notamment d’al-Qaïda au Maghreb islamique (Aqmi) à ses frontières ouest et nord, alors que dans le sud-est il doit faire face aux attaques perpétrées par des islamistes nigérians de Boko Haram, désormais affaiblis en raison des opérations militaires menées par les pays qui composent le G5 africain (Bénin, Cameroun, Niger, Nigeria et Tchad). Selon plusieurs experts, le président mise sur cette situation sécuritaire fragilisée pour contraindre l’opposition à « l’union sacrée », estimant que celle-ci pourrait difficilement refuser son invitation, sans compromettre sa crédibilité nationale et internationale.

Pour Guy Labertit, « cette main tendue aux opposants est un coup de maître car il est aussi un signal envoyé aux militaires ». « N’oubliez pas que, poursuit l’ancien député du PS, l’histoire brève du Niger est ponctuée de nombreux coups d’Etat, avec une armée historiquement très influente, prête à prendre les rênes du pouvoir à la moindre crainte de défaillance des institutions civiles. En décembre dernier déjà, le gouvernement Issoufou a déjoué une nouvelle tentative de prise de pouvoir par les forces armées. Connaissant le Niger comme je le connais, je peux vous assurer que cette tentative n’avait rien d’imaginaire, comme on a pu lire ici et là dans la presse. » Même si l’opposition attend encore les preuves sérieuses du putsch raté proclamé par le régime à grands renforts publicitaires, un coup de force de l’armée en cas de blocage des institutions est une possibilité distincte, selon plusieurs observateurs avisés de la région.

« Le président Issoufou s’est aperçu, explique Emmanuel Grégoire, directeur de recherche à l’Institut de recherche pour le développement (IRD), qu’il est allé trop loin et tente de jouer la carte de l’unité nationale pour contenir le mécontentement de la population et des troubles, voire éviter qu’un coup d’Etat ne le renverse, l’armée ayant massivement voté pour Hama Amadou. Ce scénario du coup d’Etat est toujours possible lorsque les tensions entre l’ouest et l’est du pays s’exacerbent comme c’est le cas actuellement et le fut lors des coups d’Etat du général Ibrahim Baré Maïnassara en janvier 1996, puis du commandant Salou Djibo en février 2010 qui est intervenu alors que le président Tanja Mamadou débutait un troisième mandat après avoir modifié la Constitution qui le lui interdisait. »

« Folie de grandeur »

Ténor de la vie politique nigérienne, Mahamadou Issoufou appartient à une génération d’hommes politiques qui émerge dans le contexte de la conférence nationale de 1991. Ingénieur de formation, il a travaillé pour le groupe français Areva qui exploite l’uranium dans le nord du Niger, avant de se lancer en politique à l’instauration du multipartisme dans les années 1990. Il a occupé de hautes fonctions dans l’appareil d’Etat nigérien, assumant successivement les postes de Premier ministre et de président de l’Assemblée nationale, avant de s’imposer comme une des figures de l’opposition. En 2011, il remporte la présidentielle, devenant le premier civil à accéder à la magistrature suprême depuis 1996.

Le bilan du premier mandat de Mahamadou Issoufou, qui avait été élu sur la base d’un vaste projet de réformes institutionnelles et sociales, a été au cœur de la campagne présidentielle de 2016. Le président-candidat n’a eu de cesse de revenir, lors de ses déplacements électoraux, sur les réalisations de son quinquennat tant en matière d’infrastructures, d’investissements sociaux et de sécurité. Onze milliards d’euros ont été investis, selon le camp présidentiel, pour la mise en œuvre des projets de développement et de modernisation du pays. L’homme se targue d’avoir créé 15 000 classes d’école en cinq ans, 150 000 emplois, et construit des routes, des échangeurs, des ponts, le chemin de fer. Il se dit particulièrement fier d’avoir mis un terme au problème de la faim dans son pays, grâce à son programme « 3N » (Les Nigériens nourrissent les Nigériens). Une affirmation que contredisent les prévisions en la matière du Bureau des affaires humanitaires de l’ONU selon lequel deux millions de personnes auront besoin d’une assistance alimentaire en 2016 ! Quant à la construction des infrastructures, elles ont été qualifiées de « folie de grandeur » par l’opposition. « Il a construit à grands frais des routes et des échangeurs, alors que le pays a faim et les hôpitaux sont sans médicaments », s’insurge un opposant.

Tout au long de la campagne électorale, la corruption qui gangrène le pays a été l’un des principaux chevaux de bataille de l’opposition. Les spécialistes abondent dans le sens des critiques, même si le principal visé rejette ces accusations en soulignant le gain pour le Niger de 35 places, entre 2010 et 2015, dans l’indice de perception de la corruption de Transparency International. « C’est bien la preuve que des efforts ont été faits dans le sens de (l’amélioration de) la gouvernance économique », a déclaré Mahamadou Issoufou.

« La corruption tout comme le clientélisme dans le monde des affaires ont connu une montée phénoménale », confirme sous couvert d’anonymat un observateur avisé de la politique intérieure nigérienne. « L’enrichissement dû à la corruption, qui est très visible dans une ville comme Niamey, explique l’impopularité que connaît le président dans la capitale. »

Carte occidentale

« La sécurité est peut-être le seul domaine où l’action du président Issoufou fait l’objet d’un véritable consensus politique, même s’il y a des désaccords entre les ténors de l’opposition sur les modalités de l’engagement sécuritaire », explique Emmanuel Grégoire.

« Si le Niger demeure aujourd’hui relativement épargné alors que ses voisins font face au terrorisme ou connaissent un chaos indescriptible - ce qui est le cas de la Libye -, le mérite en revient, affirme le chercheur, au président Issoufou. Par exemple, au Mali, ce dernier s’est engagé très rapidement en faveur d’une intervention militaire, ce qui a fait que le bataillon nigérien a été l’un des premiers à être réellement opérationnel dans le cadre de la Minusma. C’est encore Issoufou qui a autorisé les Français et les Américains à installer au Niger des bases militaires, d’où peuvent décoller les avions et des drones dans le cadre de la lutte contre les jihadistes opérant dans la région saharo-sahélienne. Il a compris très vite que c’était le prix à payer pour assurer la sécurité de sa population, les forces armées nigériennes n’ayant pas les moyens nécessaires pour mener à bien seule une telle mission ».

Pris en étau entre le chaos libyen au nord-est et le conflit malien au nord-ouest et la menace Boko Haram dans le sud qui n’a pas encore été jugulée, Mahamadou Issoufou a joué à fond la carte occidentale, faisant de son pays un maillon clé de la lutte internationale contre le terrorisme dans le Sahel. Dans ce contexte, la stabilité politique dont jouit le Niger est un véritable atout, que la réélection contestée du chef de l’Etat sortant pourrait compromettre sérieusement. Inquiet de la menace d’une crise postélectorale, les Etats-Unis ont enjoint, dans un communiqué du département d’Etat, les partis politiques de « résoudre leurs différends de manière pacifique, par le dialogue et la voie juridique ».

Mais l’invitation lancée par le chef de l’Etat à former un gouvernement d’union nationale suffira-t-elle pour recoller les morceaux entre le pouvoir et l’opposition nigériens ? « On peut faire confiance à Mahamadou Issoufou, soutient Guy Labertit, de trouver l’art et manière pour mettre en place une coalition multipartite, comme il l’avait fait au début de son premier mandat et qui avait plutôt bien marché. » Cela n’avait pas toutefois empêché son allié de l’époque, Hama Amadou, de claquer la porte en 2013, accusant le président de l’Etat de provoquer des divisions et des scissions dans les partis d’opposition, ceux-là mêmes qui faisaient partie de sa coalition et lui avaient permis d’accéder au pouvoir en 2011. Qui plus est, explique un observateur sous couvert d’anonymat, « le contexte d’aujourd’hui n’a rien à voir avec la situation de 2011, car le président Issoufou est désormais rejeté par une majorité de Nigériens qui ne sont pas allés voter au deuxième tour de la présidentielle ».

D’ailleurs, le principal parti d’opposition, Moden Fa Lumana, a déjà fait savoir qu’il n’était pas intéressé par le projet de « l’union sacrée », sans dialogue.