«Made in Algeria», les tracés toujours brûlants d’un passé douloureux

Zineb Sedira, «Série 1 - Les terres de mon père», 2015, série de 9 photographies. Collection de l’artiste. Courtesy Zineb Sedira et galerie Kamel Mennour, Paris.
© Adagp, Paris 2015

C’est l’histoire d’une conquête, d’une défaite et d’un oubli faisant des ravages jusqu’à aujourd’hui. Made in Algeria est la première grande exposition sur l’Algérie organisée en France. Et le but n’est pas de montrer « les bienfaits de la colonisation » comme jadis proposés dans la très controversée loi de 2005, défendue à l’époque par le président français Jacques Chirac et son ministre de l’Intérieur, Nicolas Sarkozy. Pour dérouler le fil de l’histoire et la généalogie du territoire algérien, les commissaires se reposent sur les cartes de l’état-major français et beaucoup d’autres documents jamais montrés au public. Jusqu’au 2 mai au MuCEM, à Marseille.

« En France, pourquoi parle-t-on de l’Algérie toujours d’une manière négative dans les médias ? », demande en guise d’introduction la commissaire Zahia Rahmani avec sa voix forte et passionnée lors de l’inauguration de l’exposition. Avec près de deux cents cartes, dessins, photos et documents historiques dont beaucoup jamais montrés au public, Made in Algeria risque de remuer le passé et de faire remonter une réalité souvent passée sous silence.

La France et l’Algérie, les corps et les coeurs

En France, l’autre rive de la Méditerranée agite jusqu’à aujourd’hui les corps et les cœurs. Zahia Rahmani, née en 1962, en Algérie, avait cinq ans quand sa famille a déménagé en France. Aujourd’hui, elle présente avec Jean-Yves Sarazin, directeur du département des Cartes et plans de la BNF, la première exposition sur le territoire de l'Algérie. Deuxième surprise : on parle du territoire algérien, mais toutes les œuvres exposées proviennent d’institutions françaises. « Parce que la plupart des ressources et des objets sont en fait en France, répond la commissaire. Le Centre historique de la Défense possède trois mille cartes de l’Algérie. Les peintures sont en France. Il y a un certain nombre de peintures en Algérie, mais qui sont un peu plus tardives. On aurait aimé, mais on n’a pas pu avoir des peintures du musée des beaux-arts d’Alger. »

Aujourd’hui, beaucoup de visiteurs aborderont l’exposition un peu comme les cartographes l'avait fait avec l’Algérie jusqu’au XVIIIe siècle, avec très peu de connaissance et beaucoup de blancs à l’intérieur des terres. Avant la conquête française de l’Alger en 1830, le territoire était pratiquement absent sur les cartes, perçu comme une zone ennemie, seulement connue depuis la mer. « C’est ça qui est intéressant si on pense à l’Europe ou aux Etats-Unis, à l’Amérique latine… Avant 1830, il n’y a pas eu une connaissance réelle du territoire par les Européens. Le pays était souvent représenté sous une forme belliqueuse pour rappeler des événements guerriers, les batailles navales qu’il y avait avec la régence d’Alger. »

La prise d’Alger et la construction d’un Nouveau Monde

Le débarquement français à Sidi-Ferruch, le 14 juin 1830, change radicalement la donne. Une carte très détaillée d’Alger et ses environs, établie par l’espion français Vincent-Yves Boutin, envoyé par Napoléon en 1808, permet en 1830 la conquête de la ville ottomane. En trois ans, elle sera totalement détruite par les troupes françaises pour être reconstruite sur le modèle du Nouveau Monde, avec des angles droits et des rues larges.

Lors de la conquête de l'Algérie, la précision des cartes militaires est accompagnée d'un lyrisme artistique sur les toiles. Horace Vernet, déjà célèbre en son époque et dont la commune algérienne Taourga portera son nom pendant la colonisation, représente sur un tableau la prise de Bône en 1832. Avec un style propagandiste sans scrupules, il y dresse le portrait des Arabes défaitistes et résignés face à une armée française digne et déterminée dans un paysage idyllique. À l’opposé du style souvent martial de Vernet se trouve Jean Antoine Siméon Fort. Louis-Philippe Ier lui passe plusieurs commandes pour mettre en scène la glorieuse armée d’Afrique dont une monumentale Vue générale de l’itinéraire suivi par la colonne expéditionnaire depuis Constantine jusqu’à Alger, octobre 1839, réalisée en 1841.

« Siméon Fort peint de grands espaces illimités et inhabités, explique Zahia Rahmani. Ainsi, il anticipe déjà la propagande, la photographie. C’est un grand espace subjectivé. C’est l’œuvre la plus forte de l’exposition, celle qui montre le trajet Alger – Constantine sur un même espace. Normalement, on ne peut pas faire une photographie de cet espace, mais lui, il y arrive en peinture. »

Jean Antoine Siméon Fort : « Vue générale de l’itinéraire suivi par la colonne expéditionnaire depuis Constantine jusqu’à Alger, octobre 1839 », 1841, huile sur toile, 206 x 251 cm. Musée national des châteaux de Versailles et de Trianon. © Château de Versailles, photo Christophe Fouin

« Un terrain proposé pour réserve aux indigènes »

Avec leurs armes et leurs pinceaux, ces militaires et artistes français « réussissent » à dégager ou faire disparaître le peuple algérien, grand perdant, voire absent des cartes et peintures exposées. Ainsi ils ouvrent le chemin pour la colonisation d’un territoire quatre fois plus grand que la France. En même temps, les cartes millimétrées montrent, souvent avec une précision frôlant le cynisme, la destruction des villes et le déplacement des populations locales sur les terres ingrates. Une carte de 1842 affiche ainsi les environs de Philippeville indiquant un « terrain proposé pour réserve aux indigènes ».

Les terres fécondes sont réservées aux colons venus de l’Hexagone. Une politique d’expropriation et de déplacement encore accélérée après les révoltes ouvrières de la révolution de 1848 en France. Avec des affiches placardées dans les rues des grandes villes en métropole, l’État français appelait les ouvriers, les chômeurs et les affamés (considérés comme une menace pour l’ordre public) à coloniser l’Algérie française. À eux seuls, les convois de 1848, organisés par la IIe République, promettaient à plus de 13 000 de colons une Algérie avec « un climat sain, des plaines immenses et fertiles, un sol vierge où il ne tiendra qu’à vous de récolter la fortune et le bonheur ». Ce n’est que le début, remarque Sylvie Thénault dans L’Algérie assimilée ?, publiée dans le catalogue de l’exposition : « Des ’’convois de 1848’’, assimilés à une déportation massive de miséreux, ont acheminé de Paris à Alger, via Marseille, plusieurs centaines de milliers de futurs colons, dont une grande partie restèrent des indigents en terre africaine. »

L’Algérie, le « Far West » des Français

Dans la même année 1848, l'Algérie est annexée à la France sous forme de trois départements : Oran, Alger et Constantine. Étonnamment, à l’époque, et cela jusqu’à 1900, sur les cartes, au sud, il n’y a pas de frontières tracées. Pour les Français, l’Algérie était une sorte de Grand Ouest américain, un Nouveau Monde à conquérir, sans frontières, sans limites…

« C’est clair qu’il y a un travail à faire - et on a encore le temps de le faire, rajoute Zahia Rahmani - sur ce que signifiait symboliquement pour les Français la perte des ‘‘espaces symboliques’’. Même si vous n’alliez pas en Indochine ou en Afrique, vous pouviez toujours penser qu’il était possible d’y aller. Il n’y avait pas de limites. Avec la décolonisation, c’est un travail qui n’a pas été fait. »

Pour la commissaire, le fait que ces territoires ont été trois départements français pendant plus d’un siècle « a construit dans la conscience française une appartenance et une possession de ce territoire. D’où la difficulté encore aujourd’hui de la France à travers des associations très actives – elles sont minoritaires, mais elles ont une certaine notoriété – à accepter cette fin de l’Algérie française. Cela explique aussi que la France a toujours eu un problème à assumer notre histoire contemporaine avec la décolonisation et les enfants issus de l’immigration et de l’Afrique du Nord. »

(Détail) « Colonisation de l’Algérie. Avis aux ouvriers, 1848, affiche imprimée, 73 x 52,5 cm. Archives nationales d’outre-mer. © FR ANOM Aix-en-Provence. Tous droits réservés, n° 9 Fi 593

« La colonisation entraînait un appauvrissement spectaculaire »

Avec le titre anglais Made in Algeria, s’agit-il alors d’une fuite vers une autre langue pour aborder un sujet sensible ? « C’est un prétexte pour rappeler que l’Algérie était un des très grands laboratoires de l’économie mondialisée, avance Zahia Rahmani, directrice du programme de recherche « arts et mondialisation » à l’Institut national d’histoire de l’art. Avant 1962, 75 % des produits manufacturés ont été voués à l’exportation vers l’Europe. » Les fruits, les boissons, le tabac, le vin et l’alcool d’Algérie alimentaient les tables d’Europe. Selon la commissaire, le prix payé par les Algériens pour devenir cette fabrique agricole et industrielle est terrible. La misère grandissante des populations locales se trouve à l’opposé de l’imagerie coloniale véhiculée d’un pays rayonnant et paradisiaque propice au tourisme : « Avant la colonisation, presque tous les Algériens pouvaient lire, tous les villages avaient leur école. La colonisation entraînait un appauvrissement spectaculaire. »

Comme son sous-titre Généalogie d’un territoire indique, l’exposition aborde toute l’histoire de la colonisation française en Algérie, jusqu’à l’indépendance du pays en en 1962, en insistant sur le fait que la guerre d’Algérie n’est pas le sujet de l’exposition.
Mais, même après la guerre d’indépendance et l’exode des pieds-noirs, l’histoire turbulente de l’occupation française sur ce territoire continue. « Les accords d’Evian, signés le 18 mars 1962, ont entériné le maintien des bases militaires françaises dans le sud et autorisé la poursuite des essais nucléaires pendant cinq ans », note l’historienne et spécialiste de la guerre d’indépendance algérienne Sylvie Thénault.

Après l’indépendance, comment partager cette histoire commune ?

Malgré la douloureuse histoire surgissant derrière chaque tracé sur les cartes, Made in Algeria propose un parcours conçu pour partager une histoire commune d’une manière aussi nuancée que les couleurs employées par la scénographe Cécile Degos : « J’ai choisi une gamme de couleurs issues de la terre. Un dégradé de verts souvent utilisés dans les anciennes cartes. Chaque salle représente une couleur de terre. On a même une salle, la salle de Constantine, où la couleur s’appelle Constantine. »

Ce dégradé nous amène du vert foncé jusqu’aux cimaises blanches avec les œuvres contemporaines de l’exposition. Avec sa série de peintures Map Monde, l’artiste algérien Hellal Zoubir tourne en dérision la colonisation. Sur sa carte du monde, les villes françaises portent des noms algériens et les pays ont changé de noms : « J’ai fait mes études primaires à l’époque coloniale, donc nos ancêtres, c’était les Gaulois… Mais quand je rentrais à la maison, mes ancêtres étaient des Kabyles et des Berbères ! Imaginez un gosse. Il va vivre avec, toute sa vie. Avec mes cartes, je montre comment le faible peut prendre la place du puissant. Qu’est-ce qui se passe si les Français découvrent un beau matin que Paris s’appelle Mostaganem ? Comme c’était le cas à Skikda. Vous vous réveillez un matin et votre ville s’appelle Philippeville. »

« Carte des environs de Philippeville, terrain proposé pour réserve aux indigènes », vers 1840-1842, carte manuscrite sur calque, 42 x 58 cm. Bibliothèque nationale de France. © BnF

Des artistes contemporains questionnent le territoire de l’Algérie et la France

L’artiste Zineb Sedira, née deux ans après l’émigration de ses parents kabyles en France, en 1961, nous propulse avec une vidéo sur une route entre Alger et Tipasa : « C’est par là que la France est arrivée pour conquérir l’Algérie en 1830. Et c’était la route la plus meurtrière pendant le terrorisme des années 1990. Chaque fois quand la caméra rencontre une personne, le film est ralenti. Du coup, cela crée des formes fantômes. Cela rappelle les morts, les massacres et tueries. » Avec une série de photos, Les Terres de mon père (2015), elle entreprend aussi la généalogie des terres familiales pour raconter une longue série de séquestres, spoliations, procès et restitutions. Une reconquête des terres par l’image ? «  Pour moi, c’est redécouvrir mes racines, mon identité algérienne, le paysage algérien. Ce n’est pas une question de reconquête, mais de redécouverte. Une découverte que je veux partager. »

Quant à Dalila Mahdjoub, née en 1969, à Montbéliard, elle fait dialoguer sur deux écrans deux histoires de « banlieues » pour créer La Merveille inattendue : la démolition de la tour d’Audincourt où sa famille a vécu pendant 32 ans et une installation à Vaulx-en-Velin, près de Lyon, dans une école élémentaire. « Cela concerne ce que j’appelle les ‘’stigmates’’, tous ces clichés qu’on a entendus depuis tout petit. J’ai grandi avec ça. Je croyais que c’était naturel qu’on ait peur de nous, qu’on ait peur de venir dans notre collège. J’ai mis longtemps à comprendre pourquoi. C’est le ‘’mépris intériorisé’’. »

En montrant des cartes et des images, Made in Algeria nous interroge : comment les deux côtés peuvent-ils surmonter les tracés de la colonisation ? Pour l’historien algérien Daho Djerbal « la question a été, et est toujours, comment faire pour (re)donner un nom à ce dont on a été dépossédé et que l’on retrouve en soi et pour soi. »

« Made in Algeria » - Hellal Zoubir, Zineb Sedira, Dalila Mahdjoub, trois artistes racontent leur territoire

Made in Algeria. Généalogie d’un territoire, exposition au Musée des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée (MuCEM), à Marseille, jusqu’au 2 mai.