Seydou Keïta, premier photographe africain au Grand Palais

Seydou Keïta, sans titre (détail), 1956. Tirage argentique moderne réalisé en 1995 sous la supervision de Seydou Keïta et signé par lui. 60 x 50 cm. Genève, Contemporary African Art Collection (CAAC).
© Seydou Keïta / SKPEAC

C’est une véritable consécration. Avec la plus grande rétrospective jamais dédiée à l’œuvre du photographe malien, décédé en 2001, à l’âge de 80 ans, le Grand Palais à Paris rend hommage à l’un des meilleurs portraitistes du XXe siècle. L’exposition Seydou Keïta vient d’ouvrir avec plus de 200 photos de l’un des pères de la photographie africaine, dont une centaine de tirages argentiques d’époque, une première.

Le génie de Seydou Keïta ? Vous entrez dans le Grand Palais et, dès la première salle, les grands tirages lumineux vous transportent dans l’univers du maitre malien à Bamako. Dans les années 1950, lors de ses séances, en quelques secondes, il tire le meilleur et le plus naturel de son modèle. Un regard éveillé, une posture raffinée, une main posée sur un accessoire… et le miracle se produit : dans une image toute simple jaillit l’âme d’un être unique.

« C’est quelqu’un qui aime les gens. Avec eux, il va mettre en œuvre une scénographie pour les rendre le plus beau possible, en prêtant une attention particulière au fond du tissu qu’il met derrière ses sujets et en choisissant avec eux des accessoires », explique Yves Aupetitallot, le commissaire général de l’exposition.

« Une démarche de peintre-portraitiste »

Il y a des chasseurs d’images et les pêcheurs d’images, disait Robert Doisneau. L’objectif de Seydou Keïta ne cherche ni l’un ni l’autre, il caresse la lumière pour embellir et anoblir la personne en face. « Au lieu de photographies frontales, il les photographie plutôt 3/4. Pour l’Afrique occidentale, il est l’inventeur de ce type de prise de vue. Il a pratiquement une démarche de peintre-portraitiste. En plus, son atelier ouvert en 1948 est en face de la gare de Bamako. Le samedi, les gens font la queue pour venir faire faire des photos chez lui. »

Au sommet de son art, il réalise jusqu'à 40 portraits par jour ! Chaque fois, une prise suffit. Ces photos de personnes anonymes, en format 13 x 18, en tirage original, rassemblées sous une coupole sont le coup de cœur de l’exposition. Des images manipulées par la main et l'œil du maître. Elles ont traversé un demi-siècle pour nous charmer aujourd'hui avec leurs histoires.

Les femmes allongées

Chez Seydou Keïta, les femmes sont debout, assises, allongées sur un divan. Elles sourient rarement, mais une fois passées par la magie de la chambre noire, leur beauté est multipliée par dix. Les hommes prennent la pose avec leur épouse ou leur enfant, avec leur frère ou leurs copains, sur un scooter ou dans une voiture, leur élégance sortira renforcée du fameux studio Keïta. Sur ces photos, la modernité est en marche, avec Bamako comme épicentre.

Ce fils d’un menuisier, né en 1921 à Bamako, comment est-il devenu photographe ? « Seydou Keïta apprend d’abord la menuiserie, mais il appartient à la famille Keïta qui comprend ni plus ni moins que le fondateur de l’empire du Mali. En 1939, son oncle lui ramène de Dakar un petit appareil photo [un Kodak Brownie qui était aussi le premier appareil d’Henri Cartier-Bresson, ndlr]. Après la Seconde Guerre mondiale, il achète une chambre pliante et apprend sans formation la photographie en la faisant et en bénéficiant des conseils d’un voisin, Mountaga Dembélé, photographe et instituteur malien, mais aussi du magasin studio photo de Pierre Garnier. Et il a surtout un œil. »

« Le portrait en buste de biais, c’est moi qui l’ai inventé », affirmait fièrement Seydou Keïta. Mais le plus grand mérite de cet autodidacte reste d’avoir contribué à créer une photographie africaine digne de ce nom. Ses milliers de portraits n’ont rien à voir avec le photomaton installé à l’occasion de l’expo au Grand Palais. Au lieu de paraître répétitive, chaque image crée un Nouveau Monde.

Un Noir photographie des Noirs

« Ce qui est très important sur ces photos : c’est un Noir qui a photographié des Noirs, explique Jean Pigozzi. Le propriétaire de la fondation du même nom avait redécouvert en 1991 l’œuvre de Seydou Keïta et prête aujourd’hui la très grande majorité des photos exposées. Avant c’était des Blancs qui photographiaient les Noirs, comme des photos ethnologiques. »

Reste la question : pourquoi Keïta n’avait-il jamais fait de portraits de Blancs ? « On sait qu’il a fait de très rares photos de commande de premières communions blanches, répond Yves Aupetitallot, mais sans aucune conviction, pour des raisons purement économiques. On n’a même pas les négatifs. Et il ne faut jamais oublier que cette période des années 1950, c’est la dernière décennie de la présence coloniale française au Mali et qu’il y a une réelle séparation entre les deux. »

(A.g.) Seydou Keïta, sans titre (« L’Homme à la fleur »), 1959. Tirage argentique moderne. 120 x 99 cm. CAAC - The Pigozzi Collection. (A.dr.) : Seydou Keïta, Autoportrait, 1953. Tirage argentique d’époque. 15,5 x 10,5 cm. Collection Alexis Fabry, Paris. © Seydou Keïta / SKPEAC

Seydou Keïta montre une société africaine au bord de l’indépendance.

Yves Aupetitallot, commissaire générale de l’exposition Seydou Keïta explique « L’Homme à la fleur » (1959) et « Autoportrait » (1952).
01-04-2016

Des images politiques ?

Né à l'époque du Soudan français, Keïta a vécu le colonialisme, la marche vers la modernité et l’indépendance, la naissance de la République du Mali, le coup d’État et la démocratie. « Il n’a jamais eu de position politique. Par contre, vous avez deux photographies où les femmes portent des camisoles avec des losanges noirs sur fond blanc. C’est en réalité le symbole du ralliement au parti politique de Modibo Keïta qui sera le premier président du Mali. C’est la seule touche politique. Il sera à partir de 1962 le photographe officiel du gouvernement malien et fera à la fois la couverture photographique des événements officiels, mais aussi les photos d’identité judiciaires. De toute cette période où il sert le pouvoir politique, il ne nous reste rien. Il prend sa retraite en 1977 et on n’a jamais retrouvé ces photos. »

Jamais politique, jamais dupe non plus, Seydou Keïta a déconstruit l'imagerie coloniale. Jusque-là, les Africains ont été pris en photo pour être exposés et montrés aux Occidentaux. Seydou Keita renverse ce scénario avec une simplicité époustouflante. Chez lui, « l'Africain » devient une personne singulière, un acteur. Souvent le client décide de la pose, du fond de l’image, de l’accessoire porté. L’individu garde le plein pouvoir sur son image. L’image finira chez lui, à la maison. Keita se contente de garder (précieusement !) le négatif.

Le lien intime entre le photographe et le modèle

Une approche aujourd’hui complètement renversée par le marché de l’art. Certes, Keita était d'accord et même très heureux de faire retirer et agrandir ses photos sur proposition des collectionneurs. En revanche, ses photos changent alors totalement le contexte et les critères esthétiques. Le lien intime et social entre le photographe et le modèle est remplacé par les choix esthétiques de collectionneurs européens sur le marché mondial de la photographie, très loin de Bamako.

Une petite photo payée 300 francs CFA par les clients de Keita vaut aujourd'hui entre 10 000 euros et 12 000 euros. Pour un grand tirage argentique moderne, il faut débourser près de 20 000 euros, mais on est encore très loin de la vraie valeur du photographe, comparable à un Richard Avedon (1923-2004) ou un Irving Penn (1917-2009), remarque Jean Pigozzi, également propriétaire de la plus grande collection d’art contemporain africain (CAAC) : « Ça n’a pas tellement augmenté depuis sa mort, parce que, d’une manière générale, la photo n’a pas tellement augmenté. Deuxièmement, pour la photo africaine, il n’y a pas tellement de bourgeois qui veulent avoir une photo africaine dans leur salon. Et comme les bourgeois achètent les photos… Ce qui m’étonne, c’est que les rappeurs, les joueurs de football ou les Noirs qui ont gagné beaucoup d’argent ne se sont pas rués sur les photos de Keïta. Mais cela viendra… »

Les zones d’ombres de Seydou Keïta

Toutes les prises de vue exposées au Grand Palais datent de 1948 à 1962. Personne ne sait réellement pourquoi Keïta a arrêté son studio pour se mettre en 1962 au service du gouvernement malien. Après son départ en retraite en 1977, Seydou Keïta accepte encore deux commandes pour les magasins Tati et Harper's Bazar dans les années 1980. Là aussi, aucun cliché de cette aventure ne se retrouve dans la rétrospective. Et ce n’est pas sûr que le marché de l’art cherche vraiment à éclaircir les zones d’ombres de ce grand artiste.

Quinze ans après sa mort, Seydou Keïta figure parmi les meilleurs portraitistes du XXe siècle, sa photo L’homme à la fleur a inspiré des artistes comme Janet Jackson et son œuvre impressionnée beaucoup de photographes : « Seydou Keïta est l’un des grands-pères de la photographie africaine. Ce sont des gens que j’admire… », affirme le photographe nigérian Uche Okpa-Iroha, couronné en 2009 du prix Seydou Keïta avant de remporter le Grand prix de la Biennale de Bamako en 2015.

On est loin d'avoir épuisé le mythe Seydou Keïta, propulsé aujourd’hui avec élégance dans le panthéon du Grand Palais.

Consulter le dossier « Seydou Keïta » de RFI avec tous nos articles, reportages et émissions.
Exposition Seydou Keïta, du 31 mars au 11 juillet au Grand Palais, Paris
► Pour découvrir l’exposition, il existe aussi une application (gratuite) pour smartphones et un e-catalogue de l’exposition (6,99 euros au lieu de 35 euros pour le catalogue de 224 pages).

 

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