Djibouti: le président Ismaïl Omar Guelleh en 12 dates

Le président de Djibouti, Ismaïl Omar Guelleh, lors du sommet Etats-Unis-Afrique, à Washington, le 6 août 2014.
© AFP/Jim Watson

A Djibouti, l’élection présidentielle prévue le 8 avril ne présente guère de suspense. Face à une opposition désunie, le chef de l’Etat Ismaïl Omar Guelleh, qui brigue sa propre succession, est donné largement gagnant. L’homme dirige d’une main de fer, depuis dix-sept ans, la destinée de ses 900 000 concitoyens, tout en transformant son pays en un havre pour des bases militaires étrangères. Qui est Ismaïl Omar Guelleh ? D’où vient-il ? Comment se perpétue-t-il à la tête de ce micro-Etat de la Corne de l’Afrique ? Réponses en douze dates.

1947 : Enfance d'un chef. Ismaïl Omar Guelleh, alias IOG, naît à Dire Dawa en Ethiopie. Il passe son enfance dans ce pays où son père, cheminot sur la ligne Djibouti-Addis, avait été muté par l’administration coloniale française. Dans les années 1950, la famille retourne s’installer à Djibouti où le futur chef de l’Etat fait ses études secondaires à l’école française Charles-de-Foucauld. Il arrête sa scolarité à la fin du secondaire pour rejoindre les rangs de la Ligue populaire africaine pour l’indépendance (LPAI), la formation qui allait conduire la colonie française à l’indépendance et dont le leader n’est autre que son oncle par alliance, Hassan Gouled Aptidon.

1964: Un résistant polyglotte. Entré à l’âge de 17 ans dans la vie active, IOG

La gare de Dire Diwa, ville natale du président djiboutien Guelleh. © Bamse/Wikimedia Commons

obtient son premier emploi dans la police française où il est affecté dans le service des renseignements généraux en raison de sa facilité pour les langues. Polyglotte, il parle six langues (l’amharique, le somali, l’arabe, le français, l’italien et l’anglais). En 1974, il est suspendu de ses fonctions, soupçonné de transmettre des informations confidentielles à ses amis indépendantistes.

1977 : Indépendance. Le jeune IOG fait partie de la délégation qui négocie avec la France l’indépendance de son pays. Celui-ci s’appelle à l’époque « Territoire français des Afars et des Issas », pour tenir compte des deux composantes de la population djiboutienne. L’indépendance est proclamée le 27 juin 1977 et Hassan Gouled Aptidon devient le premier président de la République de Djibouti. IOG est nommé chef du cabinet présidentiel et devient vite l’un des plus proches collaborateurs du président. Son éminence grise, diront certains.

1978-1996 : Ascension. Au fil des années, Guelleh va asseoir son pouvoir, surtout grâce à sa nomination, en 1978, comme directeur de la sécurité intérieure et extérieure du régime. Au sein de l’administration, il renforce l’influence des Mamassans (sous-clan de l’ethnie Issa à laquelle les Guelleh appartiennent) en nommant des parents ou des affidés à des postes sensibles. Son ascension au sein du parti au pouvoir, le Rassemblement populaire du progrès (RPP), est plus lente. Il lui a fallu attendre 1996 pour parvenir à prendre les rênes du parti en évinçant ses principaux rivaux (Ismaël Guedi Hared et Moumin Bahdon Farah). Traduits en justice, emprisonnés et déchus de leurs droits civiques, ceux-ci rejoindront l’opposition. Le comportement impitoyable d’IOG à la tête de la police d’Etat et des polices secrètes lui vaut beaucoup d’ennemis qui sont sans doute à l’origine des deux attentats dont il est victime en 1981 et 1994. La défectuosité des explosifs utilisés lui sauve la vie chaque fois.

1999 : Succession. Lorsque l’octogénaire Gouled Aptidon se retire de la vie politique pour des raisons de santé, IOG est le candidat naturel à sa succession pour le compte du parti au pouvoir. Il remporte le scrutin présidentiel du 9 avril 1999 avec 74,09% des suffrages contre 25,78% pour le candidat de l’opposition. 1999 est aussi l’année de la première visite à Paris de IOG en tant que président de son pays. La coopération franco-djiboutienne est relancée, mais les socialistes qui sont au pouvoir à Paris dans le cadre d’un gouvernement de cohabitation pointent du doigt les violations répétées des droits de l’homme à Djibouti et le maintien en prison d’une quarantaine de détenus politiques. Le ministre de la Coopération Charles Josselin suscite l’ire du président Guelleh en se rendant au chevet des opposants djiboutiens en grève de la faim en France.

2001 : Résurgence de la rébellion afar. Dans les années 1990, IOG avait acquis une réputation de médiateur en menant avec des rebelles afar du Front pour la restauration de l’unité de Djibouti (Frud) des négociations qui aboutirent aux accords de paix de 1994. En réalité, ces accords sont le résultat de la défaite militaire et de la division du Frud dont l’aile radicale n’avait pas renoncé à la lutte armée. Après son élection en 1999, le nouveau président est confronté à une résurgence de la rébellion afar. Il faudra tout le talent militaire du nouvel homme fort pour ramener les rebelles en 2001 à la table des négociations, mettant ainsi fin à dix ans de guerre civile.

2002 : Manne des bases militaires. C’est l’année où les Etats-Unis installent une base militaire à Djibouti (environ 4 000 hommes). Le pays abritait déjà la plus grande base des forces françaises en Afrique, avec près de 3000 hommes de l’armée de

Une escouade de Marines à l'entraînement dans le camp Lemonnier à Djibouti en 2003. © Photo: Corporal Matthew J. Apprendi (USMC)

Terre, de l’Air et de la Marine. Les attentats du 11-Septembre 2001 ont mis en évidence l’importance de ce petit Etat qui, en raison de sa position géographique stratégique, contrôle le golfe d’Aden et Bab el-Mandab, par où transite une grande partie du pétrole consommé dans le monde. Les bases servent aux militaires occidentaux à lutter contre les islamistes shebab en Somalie et contre al-Qaïda dans la péninsule arabique. Par ailleurs, au cours des années 2000, la lutte contre la piraterie maritime au large des côtes somaliennes place Djibouti au cœur du dispositif naval qui voit collaborer l’Union européenne, l’Otan ainsi que de nombreuses marines nationales. Malheureusement, la manne qui découle de la présence militaire étrangère accrue ne profite pas suffisamment à la population djiboutienne, affectée par l’insécurité alimentaire en zone rurale et par le chômage dans les villes. Le pouvoir est accusé de corruption, de tribalisme et de clientélisme.

2005 : Réélection. Seul candidat à sa propre succession après le refus de l’opposition de participer au scrutin, IOG est réélu le 8 avril 2005. C’est une situation inédite depuis l’introduction du multipartisme en 1992 à Djibouti. Le second mandat du président Guelleh ressemble au premier, avec l’essentiel des pouvoirs concentrés entre les mains du chef de l’Etat. La totalité des parlementaires sont de la majorité présidentielle et les médias officiels servent de moyens de propagande au régime. Le président affirme que c'est son dernier mandat et promet de ne pas modifier la Constitution pour se perpétuer au pouvoir.

2007 : Affaire Borrel et ses rebondissements. Les relations franco-djiboutiennes se sont tendues depuis 2005 avec l’expulsion des coopérants français en poste dans des ministères djiboutiens, en guise de protestation contre la convocation du président Guelleh par la juge d’instruction Sophie Clément chargée du dossier Borrel auTribunal de Paris. Le juge Borrel avait été retrouvé mort en 1995 à Djibouti et l’entourage de IOG était suspecté par la justice française d’être impliqué dans l’assassinat du magistrat français. En 2006, l’affaire Borrel est relancée suite à la découverte d’empreintes ADN. Le 14 février 2007, le chef de l’Etat djiboutien est reconvoqué par la justice française. Le dossier connaît un nouveau rebondissement avec l'expulsion par Djibouti vers le Yémen de sept membres de la famille de Mohamed Aloumekhani qui accuse le président Guelleh d’être le commanditaire de l’assassinat du juge Borrel. IOG nie toute responsabilité dans cette affaire qu’il qualifie de « franco-française ».

Une manifestation de l'opposition djiboutienne. © DR

2011 : Promis, juré… Revenant sur sa promesse de ne pas se représenter, IOG se fait réélire pour un nouveau mandat, suite à une réforme constitutionnelle adoptée en avril 2010 permettant au président en exercice de briguer un troisième mandat. La durée des mandats présidentiels est ramenée de six à cinq ans. Cette réélection est précédée d’une des manifestations les plus importantes enregistrées à Djibouti depuis l’indépendance, avec des opposants appelant au départ du président Guelleh. Pour calmer les ardeurs de ses adversaires, ce dernier affirme solennellement que ce troisième mandat sera le dernier qu’il exercera. « En 2016, je m’en irai. Cette fois, je peux vous le jurer », répète-t-il dans les colonnes de Jeune Afrique.

2013-2015 : Crise et répression. Abandonnant sa politique de boycott des élections, l’opposition djiboutienne s’organise et lance, dans la perspective des législatives de 2013, une coalition de sept partis baptisée l’Union pour le salut national (USN). Celle-ci crie aux « fraudes massives », lorsque les résultats officiels donnent la victoire à la majorité présidentielle, déclenchant une nouvelle crise politique. Sous la pression de la communauté internationale, le gouvernement signe en décembre 2014 un accord-cadre prévoyant la création d’une Commission électorale nationale indépendante (Céni), qui était l’une des principales revendications de l’opposition. Une Céni est bien créée, mais sa composition est contestée par les opposants. Les relations entre le pouvoir et l’opposition se dégradent de nouveau lorsque le gouvernement instaure l’état d’urgence le 25 novembre 2015. Depuis, plus d’une centaine de militants ou sympathisants de l’USN sont arrêtés. La logique répressive connaît un dangereux crescendo lorsque le 21 décembre, l’armée tire à balles réelles sur des personnes rassemblées à Balbala (quartier de la capitale djiboutienne) pour une manifestation culturelle, tuant selon l'USN au moins 25 civils (9 selon les autorités) et faisant plus d’une centaine de blessés. Proche allié du régime de Djibouti, Washington a condamné « les violences » du 21 décembre et a appelé à « la libération immédiate des dirigeants de l’opposition détenus », alors que la France, l'ancienne puissance coloniale, fait profil bas.

2016 : En attendant la recomposition du paysage politique. Les coups de menton des grandes puissances font-ils peur au régime djiboutien ? Rien n’est moins sûr. Conscient d’être au cœur du « grand jeu » régional du fait de la situation stratégique de son pays, le président IOG sait qu’il est un partenaire indispensable voué à être longtemps courtisé par les grands pays étrangers. Du moins tant que durera la menace terroriste. Dernier pays à le courtiser : la Chine, qui devrait disposer d’ici fin 2017 d’une base navale sur les rives du détroit de Bab al-Mandab, après les Français, les Américains et les Japonais. Profitant de ce contexte géopolitique qui lui reste favorable, mais aussi du désarroi de l’opposition dont l’unité s'est fracassée sous la répression qui s’abat sur elle depuis six mois, le chef de l’Etat s’est fait réinvestir par son parti pour briguer un énième mandat à la tête de son pays. L’issue du scrutin présidentiel du 8 avril est connue d’avance. Son enjeu « n’est pas tant l’élection du président Omar Guelleh, puisqu’elle lui semble inévitable, mais la recomposition de l’opposition », comme a confié l’opposant Daher Ahmed Farat, porte-parole de l’USN, à RFI.