Nassima Guessoum donne un visage aux «10949 femmes» algériennes

L’affiche (détail) de « 10949 femmes », un documentaire de Nassima Guessoum.
© DR

Selon le comptage officiel de l’État algérien, 10 949 femmes ont combattu pendant la guerre d’indépendance en Algérie. La réalisatrice franco-algérienne Nassima Guessoum a suivi pendant cinq ans une de ces héroïnes souvent oubliées pour en faire son premier film qui tourne actuellement avec grand succès dans les festivals avant de sortir le mercredi 27 avril sur les écrans en France. Tourné avec une subtilité exquise, ce documentaire éclaircit beaucoup de zones d’ombre d’un passé difficile. Un hommage à une femme forte, drôle et détentrice d’une histoire aussi poignante que triste et salvatrice, de l’engagement politique dès sa jeunesse en passant par les tortures infligées par les Français jusqu’à son regard critique de l’après-indépendance. Entretien lors de l’avant-première de «10949 femmes» dans le cadre du Panorama des cinémas du Maghreb et du Moyen-Orient à Paris.

RFI : Dans le film, votre personnage principal Nassima Hablal vous demande « Pourquoi vous appelez-vous Nassima ? » Ce film 10949 femmes, a-t-il changé votre vie ?

Nassima Guessoum : À la base, c’était comme une quête d’identitaire, surtout quand on est binationale. Moi, j’ai grandi en France, je connais parfaitement l’histoire de France. On a envie de comprendre d’où viennent nos parents, d’où on vient, etc. La relation entre la France et l’Algérie est très complexe puisque l’Algérie est née… ou disons plutôt que l’État algérien est né d’une guerre entre l’Algérie et la France. Donc, comment se démarquer, se dépêtrer de cette relation conflictuelle ? J’avais besoin d’aller chercher l’autre histoire, de l’autre côté de la Méditerranée pour que les deux cohabitent en moi et pour qu’elles cohabitent en bon esprit.

Le titre de votre film nous confronte avec un chiffre : « 10 949 ». Ce nombre exact de femmes ayant participé à la guerre d’indépendance en Algérie, d’où vient-il ?

Il y a un véritable grand travail historique mené par l’historienne Djamila Amrane. Elle est allée puiser dans le répertoire du ministère des Anciens moujahidines, l’équivalent du ministère des Anciens combattants en Algérie. En 1973, une fois tout le recensement fait, ce chiffre est sorti. Un chiffre symbolique pour rappeler qu’elles ont été nombreuses à participer à cette guerre d’indépendance, même si, à mon avis, elles étaient encore plus nombreuses, mais 10 949 femmes ont droit à une pension d’ancien combattant. Une femme qui a caché quelqu’un d’autre pendant trois ou quatre mois, mais qui ne fait pas partie du réseau FNL [Front de Libération national, ndlr], n’est pas considérée comme moujahidate alors qu’elle fait tout autant partie de la révolution.

Vous avez choisi une femme parmi les 10 949 susceptible d’incarner le FLN et cette guerre d’indépendance. Comment avez-vous trouvé Nassima Hablal, née en 1928, ancienne secrétaire des chefs du FLN ?

L’idée n’était pas d’incarner le FLN, l’idée était de trouver une personne pour incarner un récit. En France, quand on dit « le FLN », cela reste un sigle. Qui est derrière ? Des militants ? À la télévision, on les appelle « les rebelles », mais qui sont ces gens-là ? En France, on dit « une guerre sans nom », mais pour moi, c’est une guerre « sans visages ». J’avais besoin de poser des identités dessus. Je ne voulais pas quelqu’un qui incarne le FLN, mais quelqu’un qui est capable de prendre en charge le récit pour me le passer, dans l’esprit d’une transmission. Et moi, je le [fais suivre]. Pour cela, il fallait trouver un personnage, comme dans un casting, pour une sorte de filiation symbolique. C’était quelque chose de tacite. On n’a jamais formulé cela comme ça.

Vous considérez Nassima Hablal un peu comme votre grand-mère. En tant que Franco-Algérienne, son histoire a-t-elle fait écho avec votre propre histoire familiale ?

Pas de façon directe, parce qu’il y a une grande discrétion dans les histoires familiales. Par exemple, je sais que mon grand-père est mort d’une façon tragique et je n’ai pas envie de raconter ça, mais cela a effectivement traumatisé ma grand-mère. Du coup, mon père s’est retrouvé chef de famille à l’âge de 15 ans. Peut-être c’est un arrière-fond, mais ma motivation première était de savoir ce qui s’est passé très concrètement dans l’histoire de mes parents, d’où l’on vient. Et il y a encore autre chose. J’avais un rapport particulier à l’Algérie, à la « on y va en vacances ». Jusqu’à l’âge de 20 ans, j’étais de nationalité algérienne. Je n’avais pas encore fait mes papiers français alors que je vivais ici. Il y a eu aussi un deuxième déclic, en dehors de chercher les origines. À partir de 1988, puis 1990, 1991, 1992, il y avait une guerre civile en Algérie. Du coup, cela n’était plus juste le pays des vacances en été. Il y avait quelque chose qui m’a interpellée. Il fallait comprendre pourquoi l’Algérie y est arrivée. Je n’aime pas le mot guerre « civile », alors on noie cela en disant « la décennie noire ». Mais cette plongée a duré dix ans ! Donc l’Algérie m’a rappelée à elle.

Le MuCEM à Marseille explore en ce moment la « généalogie du territoire algérien » dans l’exposition Made in Algeria. Elle montre l’histoire violente de ce territoire, de la découverte et conquête en passant par la colonisation et l’indépendance, jusqu’à aujourd’hui. Tous les artistes contemporains exposés témoignent d’une relation très charnelle avec cette terre. Quel est votre rapport avec le territoire algérien ?

« Charnel » est un bon mot pour désigner ce rapport. Quelque part, c’est la terre de la mère. Ma relation est très conflictuelle. C’est très difficile de se construire entre deux choses. Avec les années, tout cela mûrit. En 1999, j’y suis restée toute seule, pendant huit mois. Je voulais connaître l’Algérie autrement que par les parents. J’avais envie de l’envisager autrement, de trouver d’autres « visages », d’autres « corps ». C’est un territoire que j’ai parcouru.

Ce film a duré plusieurs années, de la rencontre avec Nassima Hablal jusqu’à la fin du film, cela a duré sept ans. Je n’arrêtais pas, incessamment, d’y aller, de tisser d’autres liens avec ce pays en apprenant une langue qui n’était pas ma langue maternelle ; moi je parle le berbère, après j’ai appris l’arabe. Au fur et à mesure de ces années-là, il y a un autre rapport qui s’est tissé avec ce pays-là. Et maintenant, j’y ai beaucoup d’amis. Et là, cela me manque énormément. Donc c’est compliqué, c’est charnel, c’est un besoin.

Vous avez montré ce film déjà dans des festivals en Algérie et en France. Et pour les deux côtés, il y a des choses difficiles à regarder. Côté algérien, parce que Nassima Hablal représente ces héroïnes un peu oubliées de la guerre et elle critique la tournure que le pays a prise depuis l’indépendance. Côté français, elle parle du colonialisme et de la torture subie en tant que femme militante. Comment les deux côtés ont-ils réagi ?

Dans la façon dont Nassima raconte, il n’y a jamais de haine envers les Français. Il y a un état de fait:  elle raconte des choses qui sont arrivées, par exemple la torture. Côté algérien, quand elle exprime sa déception, elle le fait avec une espèce de détachement qui ne condamne pas. En alignant les noms de présidents qui n’ont jamais été élus, elle dit qu’on aurait pu faire mieux que ce qu’on a. C’est la manière dont elle le dit qui en fait une vraie parole politique. Ce qui est étrange, en Algérie, plus de 50 ans après l’indépendance, ces choses peuvent passer, peut-être, parce qu’il n’y a que neuf salles de cinéma. Donc, on laisse cette ouverture. En revanche, en France, c’est une autre affaire. Le film a eu du mal à faire son chemin. Il était diffusé à l’étranger, sélectionné dans des festivals, mais pas en France. C’était une chose contre laquelle j’étais un peu énervée. Je ne comprenais pas pourquoi on le « boudait » en France. Et puis, à partir du mois d’août 2015, il y a eu un regain [d'intérêt]. Maintenant il va sortir en salles et je suis très contente.

Est-ce que vous êtes consciente d’avoir rendu visible pas seulement une femme combattante, mais aussi tout un pan caché de l’histoire franco-algérienne ?

Oui. Au départ, j’avais une certaine tristesse. Je me disais : cette histoire est hyper importante d’un point de vue historique et on doit l’entendre. Après, je me suis dit, ce n’est pas grave si le film ne circule pas assez, cela sera comme avec tous les films où l’on se dit plus tard : « Oh, mais il y avait quelqu’un qui a fait ça, il y a 20 ans ». Cela restera malgré tout, au-delà de tout, un document. Ça, je le sais.

Nassima Guessoum, la réalisatrice de « 10949 femmes ». © Siegfried Forster / RFI

Il n’y a jamais de haine envers les Français. … Le film a eu du mal à faire son chemin en France.

Nassima Guessoum, réalisatrice du documentaire « 10949 femmes ».
13-04-2016 - Par Siegfried Forster

► A lire aussi : « Made in Algeria », les tracés toujours brûlants d’un passé douloureux

► La Page Facebook de « 10949 femmes » pour connaître les dates des prochaines projections avant la sortie en salle le 27 avril

Festival Panorama des cinémas du Maghreb et du Moyen-Orient (PCMMO), jusqu’au 17 avril

 

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