André Magnin: «Malick Sidibé est un monument de la photographie»

« Nuit de Noël » (Happy Club), œuvre photographique de Malik Sidibé, 1963.
© Malick Sidibé / Courtesy Galerie MAGNIN-A, Paris

Avec la disparition de Malick Sidibé le 14 avril, à l’âge de 81 ans, le Mali a perdu un « trésor national » et le monde entier un très grand photographe. Né en 1935 à Soloba, dans un petit village du Mali, il devient à partir des années 1950 « l’œil de Bamako » et le témoin d’une époque. À partir des années 1990, son génie sera aussi célébré par le monde culturel en Europe et aux États-Unis. Le galeriste et spécialiste de la photographie africaine André Magnin fait partie de ceux qui ont fait triompher l’œuvre du photographe malien Malick Sidibé en Occident. Entretien.

RFI : Que représente la disparition de Malick Sidibé pour la photographie ?

André Magnin : Malick Sidibé est un monument de la photographie. C’est tout le peuple malien et toute l’Afrique qui perd un géant de la photographie. C’est le monde entier qui perd un personnage définitivement entré dans l’histoire par une œuvre d’une générosité, d’une intensité et d’une acuité absolument extraordinaires.

Quand on voit un portrait de Malick Sidibé, on constate que « l’œil de Bamako » a été frappé par un très grand strabisme. Ce phénomène était-il dû à son métier de photographe ?

Pas du tout. Il est né avec ce strabisme. C’est ce qui faisait qu’il était extrêmement timide, mais en même temps, ce strabisme l’a amené à avoir encore plus d’acuité. Il était d’une gentillesse et d’une générosité extraordinaire.

Quelle est la photo de Malick Sidibé qui est restée gravée dans votre cœur et votre œil ?

C’est celle que tout le monde connaît. C’est-à-dire Nuit de Noël (Happy Club) de 1963, lorsque Malick est dans une soirée à Bamako. En fin de semaine, tous les gens organisent des surprise-parties. Ils s’invitent et rivalisent avec leurs disques, les 45 tours des musiques occidentales et afro-cubaines, ils dansent le twist, le hula hoop, le rock, le slow… Et sur la photo, Malick Sidibé surprend deux jeunes qui dansent – l’un à côté de l’autre – le frère apprend à sa sœur à danser le twist. C’est une photo d’une beauté, d’une tendresse infinie qui est sans doute un des chefs d’œuvre de Malick Sidibé.

Au moment même où Malick Sidibé est mort, une grande rétrospective au Grand Palais honore l’œuvre photographique de Seydou Keïta. Malick Sidibé (1935-2016) avait atteint le même âge que Seydou Keïta (1921-2001), la même grandeur, mais il avait une approche complètement différente. Quand Seydou Keïta travaillait le portrait en pose mis en scène, Malick Sidibé allait vers les gens, surtout vers les jeunes, la nuit, les fêtes. Comment définissez-vous sa technique photographique ?

D’abord, Seydou Keïta était beaucoup plus âgé. Il était exclusivement un « studiotiste ». À cette époque, il n’y avait pas de reporters du type Malick Sidibé, parce que les reporteurs du genre de Malick sont nés avec cette jeunesse et les indépendances qui découvrent la modernité occidentale, qui sont libres, dans une Afrique indépendante, avec plein d’espoir. Malick est un des témoins les plus merveilleux de cette époque. Il y avait dans presque toute l’Afrique des studiotistes de ce type, mais la grandeur de Malick est unique. Malick saisissait des instants d’or. Il aimait la jeunesse, toute la jeunesse l’aimait. Tout Bamako le connaissait comme un homme extrêmement gentil, souriant, généreux qui aimait s’amuser, bien qu’il fût très timide. Keïta donnait une belle image de ses clients. Malick Sidibé est un observateur de ce qui se passe au Mali à cette époque et en saisit les images les plus extravagantes, les plus belles, les plus joyeuses, pleines d’espoir, etc. Ce sont deux photographes fondamentalement différents.

Le photographe malien Malick Sidibé, « l’œil de Bamako », est décédé le 14 avril 2016. Ici en juillet 2006 à Plouha, sur la côte bretonne, où il réalisa des portraits des gens du village à l’invitation d’une association. © ANDRE DURAND / AFP

Né en 1935, dans une famille peule, 300 kilomètres à l’ouest de Bamako, il fait d’abord un diplôme en joaillerie. Comment est-il venu à la photographie ?

Lorsqu’il avait fait l’Institut national des arts, à l’époque c’était l’École des arts et des artisans soudanais de Bamako, à la fin de l’année, Pierre Garnier dit « Gégé la Pellicule », propriétaire du magasin studio photo Pierre Garnier, observe les travaux des élèves. Pour lui, Malick Sidibé est le meilleur. Alors il lui propose de décorer le studio de Pierre Garnier. Il s’entiche de la bonne humeur et de l’honnêteté de Malick Sidibé et lui propose de tenir son magasin. C’est comme ça qu’il est arrivé à la photographie.

C’était un magasin qui vendait des produits photographiques, des appareils photo et qui faisait du studio. C’était des Blancs qui se faisaient photographier par les Blancs, mais les Africains préféraient se faire photographier par un Africain. Malick devient ainsi le photographe de toute cette jeunesse africaine. Il ouvre son « studio Malick » en 1962, dans le quartier de à Bagadadji, où il est resté toute sa vie. C’est le début de sa gloire au Mali. Et quand je le découvre en 1991, c’est le début de sa gloire mondiale avec une première exposition à la Fondation Cartier pour l’art contemporain et puis sa première monographie aux éditions Scalo.

En 2007, il obtient le Lion d’or à la Biennale de Venise, la consécration. Peut-on dire que c’était aussi une percée pour la photographie africaine en général ?

Avant d’avoir le Lion d’or, il a eu le Grand prix Hasselblad, le plus prestigieux prix dans le domaine de la photographie, mais il a eu tous les prix, dans le monde entier… C’est incroyable. Le Lion d’or lui a été décerné pour l’ensemble de son œuvre en tant qu’artiste. Donc c’était une consécration absolue. Dès lors il est entré définitivement dans l’histoire de la photographie.

Quelles ont été les dernières photos réalisées par lui ?

À une époque, le noir et blanc avait disparu, parce que cela coutait beaucoup plus cher que la photo couleur. La renommée de Malick Sidibé et de Seydou Keïta a redonné une vigueur à la photographie en noir et blanc. Après les premières Rencontres africaines de la photographie à Bamako, en 1994, son studio a repris de l’activité. Et là, le monde entier se pressait dans son studio pour se faire photographier par Malick Sidibé, jusqu’à il y a deux ou trois ans.

Parmi les jeunes photographes d’aujourd’hui, qui se revendique de l’héritage de Malick Sidibé ?

Beaucoup de jeunes Africains reconnaissent en Malick Sidibé un grand maître, mais s’il y en a un que je pourrais vous citer, c’est certainement Omar Victor Diop, un exemple fulgurant. Le photographe sénégalais reconnait en Seydou Keïta, en Malick Sidibé et en Mama Casset [photographe sénégalais, 1908-1992] les photographes qui l’ont largement influencé et qui lui ont permis de développer son œuvre totalement personnelle.

 

Avec Malick Sidibé, c’est tout le peuple malien qui perd un géant de la photographie.
André Magnin, galeriste et spécialiste de la photographie africaine
15-04-2016 - Par Siegfried Forster

Pincement au coeur pour Inna Modja

La jeune chanteuse malienne Inna Modja connaissait Malick Sidibé depuis qu'elle est toute petite. Le photographe était un ami de son père et il avait l'habitude de la prendre en photo. Inna Modja avait même enregistré le clip de son dernier titre, Tombouctou, dans le studio mythique du photographe.

Contactée par RFI, la chanteuse confie qu'elle aimait « tout » chez le photographe : « l'élégance de ses photos, le rapport qu'on avait à lui, parce qu'il est quelqu'un d'extrêmement généreux qui arrivait à donner confiance et à mettre une bonne humeur qui faisait que sur ses clichés il y avait toujours dans les yeux quelque chose de très fier mais très bienveillant aussi. »

Faisant référence aux nombreuses photos d'elle prises par Malick Sidibé, Inna Modja raconte que le photographe « savait mettre les gens en valeur. Il savait les détendre, il savait les faire sourire. C'était très agréable de travailler avec lui. Quand il prenait les photos, on avait pas besoin de forcer pour que la photo soit belle. C'était juste pendant une discussion, il prenait la photo au moment où il sentait qu'on avait la bonne expression. C'était magique. »