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Ouganda

Ouganda: aux sources mystiques de la LRA

Père spirituel, Severino Lukoya fut aussi le père naturel de la prêtresse guerrière Alice Lakwena.
© RFI/Gaël Grilhot

De l'Armée de résistance du Seigneur (LRA), on ne retient le plus souvent que les éléments les plus criminels, mais sa dimension mystique est mal connue du grand public. Pour mieux la comprendre, il faut se replonger dans la période trouble de la fin de la « guerre du Bush », qui mena Museveni au pouvoir en Ouganda, en 1986. Dans le nord du pays, plusieurs mouvements d'opposition sont alors créés, dont des « Forces mobiles du Saint-Esprit », de la prêtresse guerrière Alice « Lakwena », à l'origine de la LRA.

Le bâtiment ne paie pas de mine. Une petite église au toit en tôles ondulées, entourée de cases traditionnelles acholi, à quelques centaines de mètres à peine du centre-ville de Gulu, la principale ville du nord du pays. Dans le petit jardin qui jouxte l'édifice, un petit autel se dresse, sur lequel sont représentés un soleil, une lune et une étoile, encadrant une croix. Devant cet autel, une jeune femme est agenouillée, alors qu'un « prêtre-guérisseur » officie à ses côtés. La cérémonie d'exorcisme terminée, la « messe » du père Severino Lukoya peut débuter.

Debout derrière une rangée de tables encombrées de cailloux et d'objets hétéroclites, le père Severino, sans âge, impressionne, par ses cheveux blancs ébouriffés. Présentant successivement une Bible, un Coran et une Torah à son assistance, le chef spirituel de l'« Eglise de la Nouvelle Jérusalem » devient très difficile à suivre pour un esprit rationnel. « Si j'ai un fusil, devrais-je vous tuer ou vous laisser en vie ? », interroge-t-il soudain, avec ses yeux fixes qui semblent vous sonder.

Mais l'intérêt de ce vieil illuminé ne tient pas que dans le malaise qu'il inspire. Père spirituel, Severino est également le père naturel d'Alice Auma, qui a défrayé la chronique il y a trente ans de cela. Mieux connue sous le nom d'Alice « Lakwena », elle a une trentaine d'années lorsqu'elle fonde la première guérilla mystique et séparatiste à s'opposer aux troupes de l'Armée de résistance nationale (NRA) de Museveni, qui venait alors de prendre le pouvoir à Kampala.

« Les Forces mobiles du Saint-Esprit »

Son groupe armé, « Les Forces mobiles du Saint-Esprit », est né dans le désordre de la fin de la « guerre du Bush », en 1986, et de la débandade des troupes fidèles à l'ex-président Obote, composées en grande partie de soldats d'origine acholi, l'ethnie principale du Nord. Nombre de ces derniers ont ainsi formé les premiers bataillons du mouvement d'Alice Lakwena, qui bénéficiait alors d'un certain soutien dans la population, révoltée par la répression menée par les troupes de la NRA dans le Nord. Alice Lakwena aurait reçu son nouveau nom d'un esprit, venu la visiter pour lui intimer l'ordre de prendre les armes. Le mouvement, syncrétique, mêle alors religions du Livre et animisme, et partage notamment la croyance dans la magie.

Les Forces mobiles ont remporté quelques batailles dans un premier temps. Mais après une terrible défaite en octobre 1987, à 50 km de Kampala, Alice Lakwena est forcée à l'exil. Un ex-enfant de choeur, cousin ou neveu de la prêtresse selon les sources, et âgé d'à peine plus de vingt ans, s'autoproclame alors messie. Investi d'une mission sacrée, Joseph Kony fonde son propre mouvement, l'Armée de résistance du Seigneur (LRA), qui compte de nombreux membres des ex-Forces mobiles dans ses rangs. Son objectif est alors de créer une théocratie fondée sur les 10 commandements, sur tout le territoire acholi. L'enlèvement d'enfants constitue rapidement la première méthode de recrutement du nouveau groupe armé, qui endoctrine le plus souvent dans la violence.

Le « monde du silence »

Un « catéchisme » un peu spécial qui passe par une bonne dose d'irrationnel. « Au campement, j'étais chargé de purifier l'eau, explique Alfred, j'étais ce que l'on appelle ici un sorcier ». Cette eau, utilisée après un rite magique, pouvait servir lors des combats à créer des rivières censées dévier les balles ennemies. Enlevé enfant, Alfred affirme qu’il n'avait pas de fusil, même s'il a participé à plusieurs combats, qui ont laissé sur son corps et son visage des traces indélébiles. Selon Human Rights Watch, certains de ces enfants allaient en effet au front armés de seules pierres censées les rendre invisibles, ou qui pouvaient se transformer en bombes contre les ennemis.

Cette croyance s'inscrit dans la droite ligne de la prophétie annoncée par Joseph Kony. Le messie prévoit la venue d'un « monde du silence », où « les armes conventionnelles se tairont », alors que seuls ceux qui savent manipuler la magie pourront l'emporter. Et la filiation avec Alice Lakwena est plus qu'évidente, elle qui affirmait que ses fidèles prendraient Kampala avec « des pierres qui se transformeraient en bombes. »

Alice Aciro a elle aussi été enlevée très jeune. Elle fut notamment l'une des femmes d'un commandant de la LRA. Après plusieurs années d'errance et de traque, elle s'installe dans un camp sédentarisé de la rébellion basé au Soudan du Sud. Elle décrit la présence d'« une pierre sacrée, située au milieu du campement », censée assurer la protection aux rebelles. Mais elle indique aussi qu'« un endroit était également réservé aux musulmans, pour qu'ils puissent prier ». Adaptation aux religions locales, ou plus grande souplesse adoptée avec le temps par certains commandants du mouvement ? Impossible de répondre.

Dans son discours confus, on comprend que le père Severino considère Kony et son mouvement comme une juste « punition de Dieu », et qu'il voue toujours une grande admiration à sa fille, Alice, et « aux bonnes choses que celle-ci a faites ». Après sa défaite, celle-ci a passé près de vingt ans à l'étranger. Au cours de son exil, elle a notamment affirmé, en 2004, avoir trouvé un remède contre le sida. Elle s'éteindra, probablement des suites de cette même maladie trois ans plus tard, dans le camp de réfugiés de Daaba, au Kenya.

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