Férid Boughedir: «"Parfum de printemps" est une comédie politique tunisienne»

Zied Ayadi incarne Zizou, l'installateur de paraboles, dans «Parfum de printemps», une comédie politique du réalisateur tunisien Férid Boughedir.
© Zelig Films Distribution

La révolution tunisienne vue avec la distance de l’humour. Cinq ans après la « révolution du jasmin », le réalisateur tunisien Férid Boughedir sort ce mercredi 20 avril une comédie politique plongée dans l’époque avant la révolution. Parfum de printemps montre les deux visages de la société tunisienne. Zizou, le héros du film, un homme fauché devenant installateur de paraboles à Tunis, sera tiraillé entre une Tunisie « progressiste » et une Tunisie « conservatrice ». Mais contre vents et marées, il veut libérer sa « princesse », séquestrée par de mafieux proches du pouvoir. Entretien avec le réalisateur du film.

RFI : Parfum de printemps sonne comme un titre destiné à un cinéma olfactif. Quel parfum devrait-on diffuser lors d’une séance de votre film ?

Férid Boughedir : Comme mon film est une comédie sur la « révolution du jasmin », la révolution tunisienne qui a donné naissance au printemps arabe en 2011, c’est évidemment le parfum du jasmin qui s’impose.

Tout au début de votre film, on voit Zizou, un jeune homme dans le désert, un homme avec un chapeau de paille, une chemise à carreaux, une valise à la main. Il va se rendre à Tunis pour devenir installateur de paraboles. Avez-vous suivi le même chemin que lui, c’est-à-dire prendre de la hauteur pour avoir un regard sur le Tunis de cette époque ?

Oui. Grâce à ce métier, Zizou peut circuler, aller chez les pauvres, les riches, les partisans du régime despotique, mais aussi chez les groupes islamistes clandestins. Il est un intermédiaire entre les images venues du ciel et les foyers des gens. Mon héros est un peu un ange, un candide moderne, il pense que tout le monde est bon. Peu à peu, il va découvrir toute cette société tunisienne pré-révolutionnaire. Il va aider les spectateurs à voir cela, non pas sous l’angle dramatique, comme cela a été déjà fait plusieurs fois sur le Printemps arabe, mais avec la distance de l’humour. La Tunisie est finalement la seule démocratie qui est sortie de ce printemps arabe avec une Constitution assurant l’égalité entre l’homme et la femme, les libertés d’expression fondamentales. Après une révolution, il faut plusieurs années pour trouver l’équilibre. Pour cela, Parfum de printemps est une comédie, mais une comédie politique, entièrement basée sur des faits réels. Ce n’est pas une comédie qui exagère les choses pour faire rire. C’est au contraire une comédie qui va vous emmener à des choses réelles, mais avec l’humour et le sourire.

Vous nous faites découvrir Tunis, une ville accueillante et en même temps souffrante, un peu entre la femme odalisque du début et (Ben) Ali Baba et les 40 voleurs. Cela représente pour vous le Tunis avant la révolution ?

Il s’agit d’un conte. Je suis amoureux de cette forme qui n’est pas créée par les intellectuels, mais par la sagesse populaire. Dans la fable, il y a toujours une morale qui vous permet de mieux vivre, de mieux trouver des solutions dans le réel. Pour cela, au début du film, le héros est « né »  dans le désert. Ensuite, on va suivre ce personnage comme Aladin ou les contes de Mille et Une Nuits. A la fin, j’espère, on aura comme lui un peu plus de sagesse. On aura compris comment fonctionne cette société tunisienne qui est modérée, accueillante, bienveillante et qui va se retrouver dans ce tourbillon de la révolution et donner de l’espoir à tous les autres pays de la région. Comme ce héros candide qui veut libérer une fille magnifique séquestrée par un groupe de mafieux proche du pouvoir…

Dans le film, il y a deux Tunisies...

Oui, comme dans un conte : la Tunisie progressiste, créée en 1957 par Habib Bourguiba, le premier président de la République tunisienne, avec l’émancipation de la femme qui est la plus poussée de tout le monde musulman, mais aussi la Tunisie conservatrice alimentée par les chaînes fondamentalistes du Golfe. Ce sont ces deux sociétés que je voulais décrire, mais sans prendre parti. Pour moi, l’artiste n’est pas un homme politique, ce n’est pas à lui de décider qui est bon ou méchant. Il doit montrer ce qu’il existe. Il y a les conservateurs, il y a les progressistes, et il y a ces femmes magnifiques. Je suis sûr que c’est la femme qui va libérer la Tunisie de toutes les épreuves qu’elle traverse.

L’artiste n’est pas un homme politique...

Férid Boughedir
16-04-2016 - Par Siegfried Forster

Pour vous, il faut dire la vérité. Comme votre héros Zizou, qui est l’incarnation de l’honnêteté absolue. Votre film Halfaouine, l’enfant des terrasses (1990) était une fresque joyeuse sur la vie tunisienne. Avec Un Eté à la Goulette (1996) le tableau s’est assombri autour de la question : comment vivre en bon voisinage entre musulmans, juifs, chrétiens. Vingt ans après, vous sortez Parfum de printemps. Pourquoi avez-vous attendu si longtemps pour dire cette vérité ?

Avant tout, je ne suis pas du tout un cinéaste carriériste. Je ne fais pas des films pour faire une carrière. C’est prétentieux à dire, mais je fais des films quand je sens que ce sont des choses essentielles à dire à mes concitoyens et au reste de l’humanité et justement à révéler des vérités. Mon silence pendant dix-neuf ans est aussi dû à deux autres vecteurs : je suis resté le militant pour installer des structures de développement de cinéma à la fois dans mon pays, la Tunisie, mais aussi en Afrique. Mais, j’étais aussi un peu censuré les dernières années par un ministre de la Culture que j’avais mécontenté, parce que je défendais un collègue quand j’étais directeur du festival de Carthage. Je ne voulais pas qu’il procède à des coupes dans son film, qu’il le censure. A cause de cela, tous mes projets étaient bloqués par ce ministère de la Culture dans les dernières années du régime de Ben Ali. Maintenant, après la révolution, cela va mieux. Je suis soutenu et la censure a complètement disparu.

Aujourd’hui, on parle plutôt du cinéma marocain. Où en est le cinéma tunisien ?

Le cinéma marocain a fait une révolution économique sur le modèle de celui de la France ou de l’Espagne. En 1997, une loi stipule que 5% des recettes publicitaires de la télévision vont alimenter le cinéma et aussi une partie de la facture électrique de la redevance. Du coup, au lieu de trois films par an, ils en font aujourd’hui 30. Le cinéma marocain a aujourd’hui « remplacé » le cinéma tunisien, qui était dans les années 1990 vraiment à l’avant-garde du cinéma arabe par l’audace de ses sujets. En Tunisie, entre-temps, nous avons créé un Centre national de cinéma qui est la première étape pour faire comme le Maroc. Mais cette année, il y a un phénomène extraordinaire. Il y a une vraie relève, avec quatre longs métrages, tous des premiers films qui ont été présentés au festival de Carthage, avec une parité homme-femme : A peine j’ouvre les yeux de Leyla Bouzid, Narcisse de Sonia Chamkhi, Les Frontières du ciel de Fares Naanaa et Hedi de Mohamed Ben Attia qui est même allé à la Berlinale. On m’a même parlé d’une « movida » tunisienne. En Tunisie, tous ces films font salle comble depuis novembre. On pourrait dire que les Tunisiens en ont besoin à cause des épreuves qu’ils traversent. Le cinéma est comme une catharsis. Peut-être c’est aussi pour ne pas être seul devant son poste de téléviseur et de voir collectivement sa propre image. En quelque sorte, le cinéma est devenu un facteur de la réconciliation nationale et du progrès social.

Férid Boughedir, le réalisateur tunisien de « Parfum de printemps », une comédie politique. © Siegfried Forster / RFI

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