Maryse Condé: «La traite et l’esclavage marginalisés dans l’imaginaire français»

La romancière guadeloupéenne, Maryse Condé au Albert Museum de Londres, le 19 mai 2015.
© ©AFP/ADRIAN DENNIS

Depuis 2006, le 10 mai est la journée nationale des mémoires de la traite, de l’esclavage et leur abolition. A travers la France métropolitaine, comme dans les départements et territoires d’outre-mer, des actions sont organisées pour se souvenir des victimes de la traite négrière. L’année 2016 ne dérogera pas à la règle. A l’occasion de cette journée commémorative, RFI a interrogé la célèbre romancière française Maryse Condé, qui a puisé l’inspiration de nombre de ses romans dans la tragédie du commerce humain dont l’Afrique fut victime. Entre 2004 et 2008, la romancière a aussi présidé aux travaux du Comité pour la mémoire de l’esclavage auquel on doit le choix de la date pour la journée nationale de commémoration de l’esclavage.

RFI : Que commémore-t-on exactement le 10 mai ?

Maryse Condé : Je dirais qu’on commémore une immense douleur, trop longtemps passée sous silence. Je veux parler plus précisément des souffrances qu’infligea la traite aux millions d’Africains arrachés à leur continent et à leurs cultures. Ces souffrances ont été longtemps ignorées, méconnues. Il va falloir attendre la loi Taubira votée en 2001 par le Parlement français pour que l’esclavage soit considéré comme crime contre l’humanité.

La France a été le premier pays et le seul jusqu’à aujourd’hui à reconnaître le tort historique qui a été fait aux communautés noires. Elle condamne la traite négrière transatlantique comme étant contraire au principe d’humanité et de morale universelle. C’est cette histoire longtemps méprisée de l’esclavage des Africains qu’on commémore le 10 mai.

La loi Taubira prévoyait l’instauration d’une journée nationale pour célébrer chaque année des mémoires du passé esclavagiste. Mais c’est à vous qui avez dirigé le Comité pour la mémoire et l’esclavage (CPME) que l’on doit le choix de la date commémorative. Pourquoi le 10 mai ?

Les débats au sein du CPME furent particulièrement houleux pour décider de la date de la commémoration. Les 40 000 Antillais qui avaient défilé à Paris le 23 mai 1998, réclamaient que la date de cette manifestation mémorable devienne la journée nationale de commémoration de l’esclavage. Cette proposition n’a pas été retenue, car nous cherchions une date à portée universelle, qui réunisse à la fois les Français métropolitains et les communautés d’outre-mer qui ont été victimes de l’esclavage. Nous avons écarté également le 4 février et le 27 avril, dates respectives de la première et de la seconde abolition de l’esclavage en France.

On a écarté le 4 février 1794, car l’esclavage a été rétabli en 1802. Le décret définitif mettant fin à l’esclavage dans les colonies françaises date du 27 avril 1848 sous la IIe République, mais le statut colonial des possessions françaises a été maintenu. Le processus de libération engagé était incomplet dans les deux cas et c’est pourquoi nous avons préféré à ces deux dates le 10 mai 2001, date de l’adoption de la loi Taubira. De l’aveu de tous, l’adoption de cette loi qui reconnaît l’esclavage en tant que crime contre l’humanité constitue un véritable tournant dans la réflexion sur la traite négrière. Pour la première fois, l’esclave africain est considéré comme une victime.

Quinze années après le vote de la loi Taubira, avez-vous l’impression qu’il y a, aujourd’hui, une plus grande prise de conscience en France des traumatismes des Africains liés à cet épisode esclavagiste de leur histoire ?

Je prends un exemple. Dans mon enfance, personne ne m’a jamais parlé de l’esclavage. Mes parents avaient honte de cette période de leur histoire. Ils estimaient, comme beaucoup d’Antillais de leur époque, que leurs ancêtres avaient mérité d’être des esclaves à cause de leur inculture et de leur « sauvagerie ». L’éducation occidentale avait fait d’eux des aliénés et ils pensaient vraiment que leurs parents étaient des barbares. Cette vision a depuis été abandonnée. Les Africains comme les Antillais sont de plus en plus nombreux aujourd’hui à reconnaître qu’un inqualifiable crime a été perpétré à leur égard et que le monde leur doit une réparation historique.

Dans son rapport, le CPME préconisait une amélioration de la connaissance de l’histoire de la traite négrière dans les manuels scolaires. L’esclavage est-il mieux enseigné aujourd’hui dans les écoles ?

Je me souviens d’avoir essuyé des refus de la part des éditeurs lorsqu’en tant que présidente du CPME, j’avais demandé que des leçons sur l’esclavage fassent partie des manuels scolaires en cours de préparation. Cela dit, l’Education nationale rappelle chaque année aux enseignants l’importance de la journée commémorative et la possibilité que ceux-ci ont à l’occasion de ces journées de sensibiliser leurs élèves aux questions de la traite, de l’esclavage et de leur abolition. Je crois que les enseignants sont aujourd’hui mieux formés pour engager avec leurs élèves une réflexion approfondie sur la singularité de l’histoire de l’esclavage africain.

Le Mémorial ACTe, à Pointe-à-Pitre, en Guadeloupe. © AFP PHOTO / NICOLAS DERNE

François Hollande a inauguré l’année dernière en Guadeloupe le Mémorial ACTe dédié à l’esclavage. La ville de Nantes, qui a vu partir de nombreux navires négriers vers l’Afrique, compte depuis 2012 un très beau monument en souvenir des victimes de la traite. Vous avez vous-même visité ces lieux de mémoire. Qu’en avez-vous pensé ?

Ce sont des lieux magnifiques, mais j’ai envie de vous répondre, comme Aimé Césaire assistant à la Sorbonne au premier centenaire de l’abolition de l’esclavage : « C’est à la fois immense et insuffisant. » Il faut des musées, des monuments, des stèles un peu partout, afin que tout le monde puisse enfin prendre conscience de l’ampleur du traumatisme subi par les Africains.

Pourquoi a-t-il fallu attendre presque deux siècles, depuis les premières tentatives abolitionnistes, pour que la question du devoir de mémoire envers les anciens esclaves africains surgisse enfin sur le devant de la scène nationale ?

Les collectivités locales de l’outre-mer commémorent depuis longtemps l’abolition de l’esclavage, mais rien de tel n’existait sur le plan national. Traite et esclavage ont été marginalisés dans l’imaginaire français et l’histoire nationale a été écrite en niant l’existence de ces événements. La France ne veut pas le reconnaître, mais elle ne s’est jamais vraiment débarrassée de son vieux fond de racisme.

Comment expliquer autrement les gestes racistes dont Christiane Taubira a été régulièrement victime pendant ses déplacements en tant que ministre ? Récemment encore, une ministre du gouvernement a tenu des propos sur les Noirs qui sont inacceptables et profondément choquants. En même temps, la France est le seul pays à avoir reconnu la traite négrière et l’esclavage comme crimes contre l’humanité. Ce paradoxe est caractéristique du tempérament français.

La question des réparations continue d’animer les débats en France. Les historiens pointent du doigt l’esclavage inter-africain et la traite pratiquée par les Arabes, des pratiques qui ont peut-être fait plus de dégâts dans les sociétés africaines que la traite transatlantique. Selon vous, est-ce que ces observations relativisent le poids du traumatisme de la déportation des Africains en Amérique entre le XVIe et le XIXe siècles ?

« Relativiser », à mon avis, est un terme mal choisi, mais il est certain que nous devons reconnaître que les Arabes, eux aussi, ont pratiqué l’esclavage sur une grande échelle, avec des conséquences douloureuses pour les sociétés africaines. Cela dit, alors que la traite négrière occidentale s’est attachée de manière exclusive à l’asservissement des seuls Africains, les pays musulmans disposaient aussi bien d’esclaves noirs que d’esclaves blancs. Quant aux rois africains qui ont fourni des esclaves aux négriers européens, on peut s’interroger sur leurs marges de manœuvre, dans un contexte de confrontation qui leur était défavorable, à cause des armes plus évoluées dont disposaient les Européens.

Maryse Condé, on vous connaît surtout comme romancière, auteure notamment de Ségou, qui s’inspire de l’histoire africaine et où vous avez raconté la tragédie de la traite négrière avec force et émotion. Avez-vous trouvé facilement la documentation sur la période de la traite ?

J’ai beaucoup lu les historiens qui ont écrit sur l’Afrique d’autrefois. Il y a une archive écrite importante sur l’esclavage, essentiellement européenne, mais il y a aussi une archive orale. J’ai aussi beaucoup écouté, souvent des personnes très âgées. Elles ont eu la gentillesse de restituer de mémoire les récits de leurs ancêtres, qui avaient été enlevés de leurs villages et vendus à des marchands d’esclaves européens. Je me suis inspirée de leurs récits de traversées de l’Atlantique dans des conditions atroces.

Mais Ségou (1) n’est pas le seul livre où j’aborde la question de l’arrachement des captifs noirs à leur terre et leurs cultures. Dans Moi Tituba, sorcière noire de Salem (2), dont l’action se déroule en Amérique, j’ai également raconté les ravages de l’esclavage. Si je vous parle de ce roman, c’est parce qu’il a été adapté et sera présenté sur scène, ce 10 mai, à Nancy, par une comédienne africaine talentueuse, Danielle Gabou. Comme ça, je ne serai pas totalement inactive pendant cette journée de commémoration, qui compte énormément pour moi. 


(1) Ségou, roman en 2 volumes. Paris: Laffont 1984 et 1985
(2) Moi, Tituba, sorcière noire de Salem. Paris, Mercure de France, 1986