Idées noires et nouveaux amours à la Quinzaine des réalisateurs 2016

La Quinzaine des réalisateurs au Festival de Cannes a comme objectif de découvrir de jeunes auteurs et de saluer les œuvres de cinéastes reconnus.
© Siegfried Forster / RFI

La Quinzaine des réalisateurs est la plus prestigieuse sélection parallèle du Festival de Cannes. L’édition 2016 présente 18 films et de nouvelles visions du monde : le choc entre deux France populaires, l’univers effrayant de l’Internet, mais aussi des histoires d’amour hors normes, un premier film afghan et un court métrage algérien. Entretien avec Édouard Waintrop, délégué général de la Quinzaine qui ouvre ce jeudi 12 mai ses portes.

RFI : La loi Travail, la crise des migrants, les attentats en Europe, la guerre en Syrie… agitent actuellement l’opinion publique. L’édition 2016 de la Quinzaine est-elle en phase ou en décalage avec ces débats et préoccupations ?

Edouard Waintrop : À la fois en phase et en décalage. Le cinéma a besoin de temps. Il n’y avait pas le temps d’écrire un scénario sur le 13-Novembre. Par contre, il y a des choses profondes qui travaillent la société française. On présente trois films français, très ancrés dans la réalité sociale et politique française. Tour de France de Rachid Djaïdani parle du rapport entre deux France populaires, la France originaire de l’immigration et de la colonisation et puis la France ouvrière classique. Dans le film, c’est le choc entre ces deux France. Divines de Houda Benyamina raconte l’histoire de deux jeunes filles qui vivent en banlieue dont l’une est la fille de l’imam local. Un imam très sympathique, ce qui change pas mal la vision d’islam. Et les deux filles cherchent à sortir de leur milieu, de cet endroit où elles étouffent. Quant au film Mercenaire de Sacha Wolff, il aborde le rapport colonial ou semi-colonial entre la France et les départements d’outre-mer.

Quel est l’impact des mesures de sécurité sur la Quinzaine des réalisateurs ?

L’impact est très limité. Il y a 17 heures de projection en moins. C’est l’équivalence de dix séances. Cela correspond à quatre films, mais ce n’est pas du tout sûr qu’on aurait pris plus de films.

À l’époque du scandale des « Panama Papers », vous nous replongez dans WikiLeaks et Julian Assange avec Risk. Réalisé par Laura Poitras, oscarisée pour Citizenfour, elle a aussi reçu le Pulitzer Price avec Edward Snowden pour son travail sur la surveillance des masses par la NSA. Quel est le message du film ?

Le message est qu'on vit dans un monde complètement tenu par un certain nombre de puissances et de pouvoirs financiers. Que le monde de l’Internet qu’on a cru longtemps un monde de liberté, est complètement contrôlé. On sort du film assez troublé par tout ce qu’on apprend, notamment sur tout ce qui se passe, sur la circulation, la rétention, le contrôle de l’information que les nouveaux moyens de l’information permettent. À la fin du film, pour ne pas laisser des traces, Julian Assange parle à sa collaboratrice en laissant des messages sur des petits papiers jaunes. Après, il les brûle. C’est la seule chose qui est sûre. En tout cas beaucoup plus sûr qu’Internet.

La Quinzaine des réalisateurs, ce sont cette année aussi beaucoup d’histoires d’amour, entre prisonniers, entre folles, en zone arctique, l’émerveillement du premier amour, tout cela est loin du virtuel…

Il y a beaucoup de sentiments. Par exemple, les trois films italiens parlent de l’éclosion des sentiments d’une manière très différente. Fai Bei Sogni de Marco Bellocchio montre comment un homme se construit alors que sa mère a disparu quand il avait 9 ans. La Pazza Gioia de Paolo Virzi raconte l’histoire de deux femmes qui se rencontrent et deviennent amies alors que tout devrait les opposer. Et Fiore de Claudio Giovannesi parle d’une révoltée, d’une délinquante dure qui peu à peu s’effrite au contact de l’amour d’un autre détenu.

Le dessin animé suisse Ma Vie de courgette de Claude Barras, d’après un scénario de Céline Sciamma et la musique de Sophie Hunger, semble être le film doté de la plus forte innovation formelle.

Je ne sais pas si c’est l’innovation formelle la plus forte de la Quinzaine, mais cela sera un des films les plus forts à Cannes cette année. Étrangement. C’est un film d’animation, mais un des films les plus costauds, les plus vigoureux qui va être présenté, c’est sûr. Et cela toujours sur le thème de l’éveil à l’autre.

La sélection officielle a fait cette année l’impasse sur la Chine et l’Inde. Vous présentez un film indien, Raman Raghav 2.0, un polar sur un tueur en série, réalisé à Mumbai par Anurag Kashyap. Cela signifie-t-il que les films indiens parlent aussi aux Occidentaux, mais il faut les programmer à des doses homéopathiques ?

Non. Je ne me pose pas ce genre de question. Je pense qu’Anurag Kashyap est en ce moment un des meilleurs réalisateurs au monde. J’ai vu pas mal de films indiens et lui est vraiment de très loin le meilleur. Un film très étrange, sans sentiments, très noir qui m’a fait penser à certains passages des Démons de Dostoïevski. On est dans le fond du mal. On s’aperçoit que, au-delà du mal absolu, il y a encore un mal plus absolu.

Côté Afrique, on parle depuis quelque temps d’un renouveau du cinéma algérien, marocain et même du cinéma tunisien. Votre programmation se contente d’un seul court métrage de l’Algérien Damien Ounouri.

L’année dernière, on avait Much Loved. Il y avait un documentaire algérien qui nous intéressait beaucoup, mais qui n’est pas terminé. Le film de Damien Ounouri est une petite merveille. C’est un film qui parle de la situation de la femme en Algérie et au Maghreb et en même temps, c’est un film fantastique. C’est un female revenge movie, un film de revanche de femmes. Tout cela en 38 minutes. C’est fort, on n’a pas le temps de respirer. Ce qui prouve qu’il y a des acteurs qui sont en forme en Algérie, il y a de jeunes cinéastes qui apparaissent et, en plus, ne suivent pas obligatoirement les traces de leurs prédécesseurs.

Vous présentez le premier long métrage de Sharbanoo Sadat, 26 ans, Wolf and Sheep. Cela après avoir programmé son premier court métrage en 2011 et après une résidence à la Cinéfondation. Une cinéaste née à Cannes, est-ce aujourd’hui une exception ?

Sharbanoo Sadat est en effet une cinéaste née à Cannes. Il y en a beaucoup. Même dans sa promotion, il y avait d’autres cinéastes qui commencent à être connus. Elle montre un sujet rebattu, une histoire de bergers dans la montagne afghane. Mais, il y a une liberté de ton, une vivacité qui nous a sidérés, la beauté des images, la fraîcheur des acteurs et le côté moralement incorrect de certains passages du film.

Une histoire à succès complètement à l’opposé du destin de l’actrice Marina Golbahari. Golden Globe en 2004 pour Osama, elle a dû se réfugier récemment en France parce qu’elle a été menacée de mort en tant qu’actrice en Afghanistan.

Vous savez, Sharbanoo est née à Téhéran… Je pense, ce n’est facile pour personne. Dans beaucoup de pays, c’est très difficile de vivre pour les cinéastes, les acteurs. L’année dernière, on a vu le cas de Loubna Abidar, l’actrice principale marocaine de Much Loved… En ce moment, la culture ne se porte pas très bien dans le monde. Il y a beaucoup de discours populistes et jusqu’au-boutistes violents contre des réalisateurs et acteurs.

Édouard Waintrop, délégué général de la Quinzaine des réalisateurs au Festival de Cannes. © Anthony Ravera / RFI

► La Quinzaine des réalisateurs, du 12 au 22 mai.

 

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