Mohamed Diab et le «Clash» permanent en Égypte

Mohamed Diab, réalisateur égyptien de «Clash», présenté au Festival de Cannes.
© Siegfried Forster / RFI

Il a réussi à résumer la situation actuelle très complexe de l’Égypte en un seul mot : « Clash ». Le titre de son film aborde l’époque post-révolutionnaire de son pays, au lendemain de la destitution du président islamiste Mohamed Morsi en 2013. Seul Africain de la prestigieuse séction Un Certain Regard dans la sélection officielle du 69e Festival de Cannes, le réalisateur égyptien Mohamed Diab a eu l’honneur de présenter le jeudi 12 mai son deuxième long métrage après « Les Femmes du bus 678 » comme film d’ouverture. Entretien.

RFI : Clash ouvre Un Certain Regard. Que représente cela pour vous ?

Mohamed Diab : C’est le rêve de chaque réalisateur d’être ici au Festival de Cannes, le meilleur festival du monde. C’est un très grand honneur d’avoir été sélectionné comme film d’ouverture, [d'autant] que depuis la mort de Youssef Chahine (1926-2008), il y a très peu de films égyptiens à Cannes.

Clash, est-ce pour vous le meilleur mot pour dresser le bilan provisoire de la Révolution égyptienne ?

Ce titre et le film captent exactement ce que les Égyptiens vivent aujourd’hui. Ce clash n’a pas seulement lieu dans la rue. Dans chaque maison en Egypte, il y a aujourd’hui des profondes divisions. J’ai tous les jours des clashs avec mon père et ma belle-mère. Certains amis ou membres de ma famille, je ne les vois plus. Ce ne sont pas des disputes comme lors d’un match de foot. Chacun accuse l’autre d’être un assassin. Il y a une vraie escalade, partout. Chez les Frères musulmans, tout le monde compte quelqu’un dans sa famille qui était officier de police ou révolutionnaire.

Le cœur de votre film : des manifestants et citoyens aux convictions politiques et religieuses complètement différentes se retrouvent entassés et sans issue dans un fourgon de police. Pour vous, l’Égypte se trouve toujours dans cette situation ?

Oui, nous sommes tous embarqués au même [endroit], confrontés ensemble à la question : qu’est-ce qui va se passer maintenant ? Et tout le monde doit répondre à cette question. Personne ne peut avoir tout seul une réponse à ce film. Je voulais que tout le monde voie et accepte le point de vue de l’autre. Nous devons tous accepter l’autre. C’est notre seule chance.

En 2012, Yousry Nasrallah avait présenté au Festival de Cannes Après la bataille pour expliquer la Révolution égyptienne de 2011. Votre film est-il une sorte de suite ?

Yousry Nasrallah est un mentor pour tous les réalisateurs égyptiens. Il y a beaucoup de films sur la Révolution égyptienne et chacun s’inscrit dans la continuation de l’autre. Son film décrit une époque antérieure à mon film. C’est aussi l’ironie de l’histoire. Les personnes amoureuses dans son film, seraient aujourd'hui probablement des ennemis. Et ceux qui étaient ennemis seraient aujourd’hui des amis. J’ai des amis qui étaient à fond pour la Révolution. Aujourd’hui ils sont complètement contre. D’autres étaient à l’époque contre. Maintenant, ils seraient prêts à mourir pour la Révolution. Un autre titre pour mon film aurait pu être Chaos.

Dans son film Après la bataille, Nasrallah avait filmé les scènes des manifestations de masses dans des vrais rassemblements. Comment avez-vous créé vos scènes très spectaculaires et violentes des manifestations dans Clash ?

Quand Yousry Nasrallah avait tourné son film, il y avait des vraies manifestations. Aujourd’hui, vous êtes immédiatement arrêté ou tué si vous manifestez dans la rue. Il était extrêmement difficile de reconstruire ces scènes et les Égyptiens savent exactement à quoi cela ressemble. Alors on a tourné dans les rues, mais il y avait un problème : les gens qui haïssent la police peuvent croire que les policiers du tournage sont réels et commencent à tirer sur eux. La même chose avec les Frères musulmans. À chaque moment, nous avions peur que notre tournage puisse se transformer en réalité.

Dans votre film, un journaliste arrêté dans la manifestation explique aux autres dans le fourgon de police le sens de son travail. Selon lui, seulement un événement dont on dispose des images existe réellement dans les médias et l’opinion publique. Quand vous pensez à la Révolution, y a-t-il beaucoup d’images manquantes ?

Avant la Révolution, [...] un jeune homme a été tué par la police. Un cas comme beaucoup d’autres, mais avec une grande différence : on avait une photo de cet homme, une photo de son visage mutilé après les tortures subies. Cette photo a changé la situation. Je crois au pouvoir des images. Et il y a aujourd’hui beaucoup de confrontations qui n’apparaissent pas dans les médias.

À l’intérieur de votre fourgon de police, les gens arrêtés appartiennent à différents camps qui se haïssent mutuellement, mais qui s’entraident aussi à un moment avant de redevenir ennemis, parce qu’il y a quelque chose qui manque. Quel est cet élément manquant ?

Ce qui manque est d’humaniser l’autre. Arrêter de voir l’autre noir et blanc. Le film essaie de mettre chacun à un moment dans la peau de l’autre. Moi aussi, j’ai toujours vu le monde seulement de mon point de vue. Ce qui m’a changé ? Le cinéma. Faire des films sur des gens que je ne connais pas et que, parfois, je haïs même. Quand j’avais fait mon film sur Les Femmes du bus 678, j’ai essayé de comprendre la situation des femmes en Égypte. Cela m’a transformé. Je me comporte depuis différemment avec ma femme, ma mère, ma sœur. J’espère que Clash changera les gens.

Vous avez appris le cinéma aux États-Unis. Vous identifiez-vous avec le journaliste américain dans le film qui revient en Égypte, parce que son père voulait être enterré dans son pays de naissance ?

Je m’identifie le plus avec les deux premières personnes jetées dans le fourgon de police : une personne claustrophobe comme moi et le journaliste égypto-américain, parce que ma femme est égypto-américaine et coproduit ce film. C’est inspiré de l’histoire de Mohamed Fahmny, un journaliste égypto-canadien de la chaîne Al-Jazeera qui a passé un an et demi en prison. Il devait renoncer à sa nationalité égyptienne pour pouvoir sortir de la prison. Ce sont des choses qui m’ont beaucoup blessé. Aujourd’hui, la xénophobie augmente de plus en plus et chaque camp accuse l’Occident d’aider l’autre camp.

On parle beaucoup du cinéma algérien, marocain et tunisien. Où est aujourd’hui le cinéma égyptien ?

On appelle l’Égypte le « Hollywood du Moyen-Orient ». Environ 300 à 350 des 400 salles des cinémas au Moyen-Orient se trouvent en Égypte. Et suite aux événements de la Révolution, il y a une nouvelle génération très créative de jeunes réalisateurs qui émerge. Je suis convaincu qu’on verra les prochaines années de plus en plus de films égyptiens.

Montrer Clash en Égypte est-ce un grand défi ?

Il y a trois grands obstacles : obtenir une licence pour montrer le film. Dès que le film est montré, le gouvernement peut l’interdire s’il y a des controverses autour. La chose la plus curieuse et inquiétante : des individus peuvent déposer une plainte contre vous et vous vous retrouvez en prison. L’écrivain Ahmed Naji vient d’être emprisonné pour deux ans. Un de nos producteurs a été condamné à un an de prison pour un film. D’autres gens ont été jetés trois ans dans la prison pour avoir écrit un article.

Scène de "Clash", film du réalisateur égyptien Mohamed Diab. © Festival de Cannes 2016

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