«The Last Face», l’Afrique mitraillée par les bonnes intentions de Sean Penn

« The Last Face », film de Sean Penn avec Charlize Theron et Javier Bardem.
© Festival de Cannes 2016

L'Afrique reste un terrain glissant pour les réalisateurs occidentaux. Ce vendredi 20 mai, lors de la première séance de son film «The Last Face» au Festival de Cannes, le réalisateur américain Sean Penn s’est fait hué pour son histoire d’amour dans une Afrique meurtrie par la guerre. Sa romance entre une humanitaire et un médecin de l’organisation Médecin du Monde est remplie de bonnes intentions et de clichés. En lice pour la Palme d’or, Cannes joue avec ce film aussi sa réputation du meilleur Festival du monde.

Bien entendu, jusqu'ici, personne n’a réussi à sauver le continent africain des guerres et des exactions. C’est un peu normal que Sean Penn, connu pour son engagement humanitaire après le tremblement de terre à Haïti en 2010, échoue à sa manière. « Nous ne sommes pas là pour sauver le monde, mais la vie d'une personne » rétorque le docteur Miguel Leon (Javier Bardem, connu pour son engagement politique dans les camps de réfugiés sahraouis) à Wren Petersen (Charlize Theron, Ambassadrice auprès des Nations unies et fondatrice de l’association Africa Outreach Project), médecin et directrice d’une ONG, paralysée par la violence inouïe de la guerre civile et son impuissance à changer le cours des choses. Derrière la caméra, Sean Penn donne l’impression d’un réalisateur submergé d’émotions et complètement dérouté, alors qu'on lui avait juste demandé de sauver son film.

L’Afrique parcourue à 200 km/h

The Last Face parcourt l’Afrique à 200 km/h. Le résultat donne l’impression d’une mise en scène de Blancs descendus du ciel par hélicoptère pour sauver les populations massacrées. Les lieux visités ressemblent à un grand plateau de tournage rempli de scènes sanglantes et insoutenable. On part de la guerre du Liberia en passant par le Soudan du Sud, pour se reposer en Afrique du Sud et mieux revenir pour une boucherie près d’un camp de réfugiés en Sierra Leone. Une fuite en avant tout en perdant toute notion du temps. Est-on à la première guerre (1989-1997) ou à la deuxième guerre de Liberia (1997-2003), dans le Soudan des années 1980 ou de la Sierre Leone des années 2000 ?

Dénoncer l’indifférence des Occidentaux

Peu importe, de toute façon, à l’écran, tout se résume à des scènes de guerre civile. La population est réduite à jouer le rôle des bourreaux et des victimes, des figurants pour des scènes bestiales destinées à réveiller les consciences et dénoncer l’indifférence des Occidentaux : « Pourquoi sommes-nous obligés d’aller à un gala pour qu’ils nous écoutent » s’offusque le docteur Miguel Leon au début du film auprès de Wren Petersen, fille d’un légendaire médecin-humanitaire qui a parcouru les guerres et sauvé des vies en Afrique et en Amérique du Sud. C’est grâce au docteur Miguel Leon que Wren va sortir de l’ombre de son père : « j’étais l’idée de moi-même ». Elle s’apprête enfin à devenir ce qu’elle veut accomplir au fond d’elle-même : sauver l’humanité et aimer un homme : Miguel. Une histoire d'amour contrariée.

Des spectateurs impuissants

Pavé de bonnes intentions, The Last Face réunit tous les poncifs et horreurs imaginables : l'exhibition de corps ensanglantés, découpés par des machettes, troués par des mitraillettes, des femmes violées jusqu'à la mort. Certes, Penn nous plonge dans un hôpital de fortune en pleine guerre civile, mais est-il vraiment nécessaire de couper une jambe en direct, de pratiquer une césarienne à grand écran avec une bouteille de Whiskey comme seul sédatif, pour enfin rester de spectateurs impuissants, privés de tout contexte.

L'Afrique et la planète Hollywood

Bien loin de ses intentions initiales - revendiquer un abri, de la nourriture et de la sécurité pour les victimes de la guerre - le film s’épuise en mettant en scène deux héros blancs qui finissent à s’apitoyer sur leur sort. L’ironie de l’histoire : dans le générique de fin, on découvre enfin les images tant souhaitées : simples, sans maquillages, sans messages prémâchés, près des hommes et des femmes sur place, sans stars descendues de la planète Hollywood…

« The Last Face » et la réputation du Festival de Cannes

Sean Penn, Xavier Bardem et Charlize Theron voulaient visiblement prolonger leur engagement humanitaire en faisant un film « engagé » ensemble. L’échec de The Last Face n’est pas grave et largement partagé par bien d’autres productions cinématographiques. Cela fait aussi partie du charity showbiz obéissant à d’autres logiques que celle de films d’auteur ou de documentaires comme Hissein Habré, une tragédie tchadienne de Mahamat-Saleh Haroun ou Wrong Elements de Jonathan Littell, projetés en séances spéciales à Cannes. Le plus inquiétant : The Last Face a été projeté en compétition officielle. En lice pour la Palme d’or, il risque de mettre en danger encore un peu plus la crédibilité de ce Festival de Cannes 2016, déjà fragilisé par la sélection de Neon Demon de Nicolas Winding Refn et le placement de produits de luxe dans Personal Shopper d’Olivier Assayas.

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