«Kindil el Bahr» de Damien Ounouri, la révolte d’une femme méduse

Damien Ounouri, réalisateur algérien de «Kindil el Bahr», présenté à la Quinzaine des réalisateurs au Festival de Cannes.
© Siegfried Forster / RFI

Et si chaque femme harcelée ou violée se transformait en méduse pour se venger ? Dans « Kindil el Bahr », une femme victime contre-attaque. Dans le percutant court métrage du réalisateur algérien Damien Ounouri, Nfissa (merveilleusement interprétée par Adila Bendimerad) prend la mer comme les résistants prennent le maquis pour faire la révolution. 38 minutes éminemment poétiques et politiques, présentées à la Quinzaine des réalisateurs, prestigieuse section parallèle du Festival de Cannes qui ferme ses portes, ce dimanche 22 mai. Entretien.

RFI: Kindil El Bahr est une sorte de « female revenge movie ». Pourquoi un réalisateur homme fait-il un film où une femme maltraitée prend sa vengeance contre les hommes ?

Damien Ounouri : Oui, je suis un homme, mais j’ai écrit le scénario avec une femme. Cela permet d’équilibrer la façon de voir les hommes et les femmes. L’idée est née avec ma coscénariste et actrice Adila Bendimerad et aussi avec un artiste-plasticien qui avait envie de faire une performance sur une femme dans l’eau entourée par des hommes. Au même moment, Adila a été très marqué par l’histoire d’une femme afghane lynchée dans la rue. Cela m’intéresse d’attaquer mes histoires par l’angle de la femme. Même au niveau mondial, très souvent, les questions sont réduites aux apparences des femmes : est-ce que ce qu’elles portent est trop long, trop court… Ce n’est pas une question féministe, mais humaniste. Ce qui m’intéresse, c’est comment un homme réagit par rapport aux femmes ? Comment se placent les amis, les maris, les membres de la famille, par rapport à cette femme dans le film. Comment construit-on une société ensemble ?

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Qu’est-ce que signifie le titre Kindil El Bahr ?

Cela veut dire méduse. Kindil signifie « lanterne », la lumière. Et « El Bahr » signifie « de la mer ». En arabe, on dit pour méduse « lanterne de la mer ».

Depuis quelques années, le sujet de la femme harcelée et maltraitée est omniprésent dans les médias et dans le cinéma, par exemple Les femmes du bus 678 du réalisateur égyptien Mohamed Diab. Est-ce un problème qui pourrait être changé grâce au cinéma ?

J’espère que le cinéma peut changer des choses, mais je n’en suis pas sûr. C’est plus une question d’éducation et de politique. Ce n’est pas une question de pays ou de culture ou de religion. La question de la femme cristallise les préoccupations, comme actuellement la question de harcèlement en France ou avant dans les pays arabes. C’est pourquoi notre film n’est pas localisé. Cela ne se passe pas en Algérie, mais dans un monde parallèle, très proche. Dans le film, il y a beaucoup d’éléments de l’Antiquité. On a envie de montrer : c’est une question récurrente à l’humanité qui remonte à très loin.

Votre film démarre avec une scène banale : avant de partir au travail, un homme emmène sa femme, ses deux enfants et leur grand-mère en voiture à la plage. Tout d’un coup, la situation bascule. Est-ce une métaphore pour la condition des femmes en Algérie ?

Pas vraiment. Ce qui nous intéressait était de basculer doucement du réalisme à quelque chose de plus fantastique. La bascule se fait tout simplement. D’un seul coup, cette femme commence à s’écouter. Elle ne réagit plus par rapport à l’environnement, mais il y a la mer, cet élément naturel, qui l’appelle. Elle s’oublie, se laisse aller, rentre dans l’eau, se mouille, nage. Et quand un corps se détend, il devient vite très sensuel. C’est une plage où il y a très peu de femmes, alors des hommes l’ont remarquée et commencent à l’embêter. Le film est clairement très politique. C’est un peu un film à la George Romero [cinéaste de Zombie, un film américano-italien gore réalisé en 1978, ndlr]. Notre film permet une sorte de catharsis de la société contemporaine. Il y a aussi un aspect Œdipe, roi [film de Pier Paolo Pasolini, ndlr] dans nos histoires. C’est fort en couleurs, en émotions et cela va très loin. Tout cela pour provoquer chez le spectateur un électrochoc et le faire réfléchir sur sa société.

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Adila Bendimerad dans «Kindil el Bahr» de Damien Ounouri, © La Quinzaine des réalisateurs

La caméra est très sensuelle quand Nfissa plonge dans le sable, entre en contact avec la mer. Une magnifique danse sous l’eau annonce la transformation en méduse. Est-ce une référence à un mythe ancien ?

Il y avait cette envie d’un retour à la vie. Notre histoire réaliste aurait pu s’arrêter là. On s’est dit : non, on va la faire revivre, on va la transformer, faire revenir comme une damnée de la terre. Et là, cela devient politique. Elle va devenir une nouvelle créature qui veut récupérer sa famille et se venger.

Le commissaire qui enquête sur la disparition de la femme, prononce la phrase sibylline : « On ne devient pas méduse sans raison ».

Pour la société, dans de très nombreux cas, la femme victime devient coupable. Dans le film, personne ne demande ce qui est arrivé à cette femme. Au bout d’un moment, cette femme est considérée comme coupable et il faut l’abattre. Quand une femme se fait violer, souvent on dit qu’elle l’a bien cherché. Dans le film, elle bascule et devient une créature. La société ne veut plus savoir qui était cette femme, ce qui lui est arrivé.

Adila Bendimerad, actrice et coscénariste de « Kindil el Bahr » du réalisateur algérien Damien Ounour : « Dès que le corps de la femme devienne épanouie et respire, on panique et on le réprime. »
Adila Bendimerad, actrice et coscénariste de «Kindil el Bahr» du réalisateur algérien Damien Ounouri. © Siegfried Forster / RFI

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