Le Tunisien Lotfi Achour, seul Africain en lice pour une Palme d’or

Lotfi Achour, metteur en scène réputé et cinéaste de cœur. Réalisateur du court métrage « La Laine sur le dos », seul film africain en lice pour la Palme d’or 2016
© Siegfried Forster / RFI

« Pour faire du cinéma, j’ai tout arrêté » explique Lotfi Achour, metteur en scène réputé et cinéaste de cœur. Seul film africain en lice pour la Palme d’or, « La Laine sur le dos » du réalisateur tunisien se trouve en compétition des courts métrages. Son « western couscous », réalisé avec 27 personnages sur le tournage et une dizaine de personnes sur la postproduction, a été tourné dans la même région que Star Wars. Il raconte l’histoire d’une camionnette déglinguée arrêtée en plein désert par deux policiers corrompus. Entretien avec cet enfant de la Médina de Tunis, venu en France à l’âge de 20 ans pour faire des études théâtrales. Depuis, il navigue entre la France et la Tunisie.

RFI : Avoir été sélectionné par le Festival de Cannes parmi 5 000 courts métrages et être en lice pour la Palme d’or, qu'est-ce que cela vous inspire ?

Lotfi Achour : Cela me fait beaucoup de plaisir. Je me retrouve à Cannes à un moment important. Je viens de finir aussi un long métrage sur la période après la révolution tunisienne. Cette présence à Cannes me permet de faire avancer mon travail sur ce long métrage, de rencontrer des gens et voir des films.

Même si vous avez déjà fait quelques courts métrages, vous êtes surtout connu en tant que metteur en scène de plus de 20 pièces. Comment est venu cet appétit pour le cinéma ?

C’est un appétit assez ancien, mais je n’ai jamais pris le temps de le faire puisque je suis un fou de théâtre. Je suis un vrai boulimique de travail. J’ai toujours enchaîné les projets de théâtre, en Tunisie, en France et ailleurs. Il y a deux ans, je finissais la tournée de la dernière pièce, une adaptation de Macbeth pour la Royal Shakespeare Company à Londres et pour les Jeux olympiques. La pièce a tourné pendant deux ans. A la fin, j’ai décidé de partir à l’aventure. J’ai tout arrêté et je me suis dit : maintenant, je vais faire des films.

Qu’est-ce que cela change de projeter ses idées non plus sur une scène de théâtre, mais sur grand écran ?

Ce qui change est le processus de travail. L’organisation est la production sont très différentes. Peut-être que j’arrivais aussi à un point de saturation. Au théâtre, on a toujours le même point de vue : on est au centre de la salle. On répète, on voit les choses – au sens propre- du même point de vue. Même si, parfois, on renverse les choses en mettant les spectateurs sur scène. Au cinéma, je peux adopter d’autres points de vue et être dans plusieurs points de vue. Le passage au cinéma était une sorte de libération.

Les spectateurs réagissent-ils différemment au cinéma ?

Au cinéma, le film une fois fini, on ne peut plus rien changer par rapport à la réaction du public. Au théâtre, on continue à travailler sur la pièce. Ou l’acteur lui-même – par l’exercice de la représentation – va trouver et améliorer son jeu. C’est une chose impossible au cinéma.

La Laine sur le dos raconte une histoire simple : la petite camionnette remplie de moutons d’un éleveur accompagné de son petit-fils est arrêtée en plein désert par des policiers corrompus. La première chose frappante est le paysage impressionnant qui les entoure. Où avez-vous tourné ?

J’ai tourné dans la région tunisienne de Tataouine. Tout le monde dans le cinéma connaît la planète Tatooine de Star Wars. La Guerre des Etoiles a été tournée juste à côté de mon lieu de tournage. C’est un paysage magnifique. Ce n’est pas un désert de sable, mais un désert beaucoup plus rocailleux, un désert de relief. On a l’impression d’être dans l’Arizona, parce que je voulais revisiter le genre western qui m’a bercé quand j’étais petit. Donc j’avais envie de cette confrontation : le bon, la brute et le truand.

« La Laine sur le dos » du réalisateur tunisien Lotfi Achour. © Festival de Cannes 2016

L’histoire se déroule à un moment particulier, autour de la fête de l’Aïd el-Kébir. Vous transformez cette fête du sacrifice, peut-être pas en fête de la corruption, mais quand même en une bonne occasion de pratiquer la corruption.

Ah, la corruption n’a pas de périodes, elle est là tout le temps [rires]. En Tunisie, mais aussi dans beaucoup de pays dans le monde, la corruption c’est quelque chose qui ronge un pays, une économie. En Tunisie, il y a actuellement beaucoup de corruption. C’est dû à plusieurs raisons, par exemple, une dégradation du niveau de vie des gens. Cela n’excuse rien, mais ce sont aussi des petites gens comme les deux policiers dans le désert dans le film. Deux gars qu’on met là, le matin, pour surveiller « rien ». Il n’y a rien, c’est le vide absolu. Ils s’ennuient. Et puis, on va les chercher le soir. Pourquoi l’Aïd ? Parce que, c’est certainement le moment où il y a le plus la pression sociale sur chacun. De ne pas fêter l’Aïd, ne pas faire le sacrifice du mouton est presque une honte. C’est un constat d’échec terrible pour les gens.

La corruption surgit dans votre film d’une manière extrêmement calculée, avec beaucoup d’étapes entre le contrôle des papiers et le versement de l’argent. On a l’impression que la corruption est une activité très sophistiquée en Tunisie, et cela cinq ans après la révolution.

C’est vrai, après la révolution, on est devenu un pays gangréné par la corruption. Cela devient extrêmement dangereux pour notre économie, parce qu’il y a un affaiblissement de l’Etat. Ce qui m’intéresse le plus dans le film n’est pas la corruption. Ce qui est intéressant, c’est la manière dont on pratique la corruption. La manière avec laquelle quelqu’un qui détient un pouvoir peut s’amuser à profiter de ce pouvoir par tous les moyens. Les deux policiers font tout un film, ils scénarisent leur propre acte de corruption. Ils le scénarisent à la fois par l’ennui dans lequel ils se trouvent et ils en tirent une jouissance. Recevoir l’argent tout de suite signifie de s’amuser moins. Là réside aussi la cruauté du film. L’acte de corruption est banal et se trouve partout. En Europe, un flic ripou va se cacher derrière la loi, mais le résultat sera le même.

Vous travaillez entre la Tunisie et la France. Quelle est aujourd’hui la situation pour faire du cinéma en Tunisie ?

Depuis la révolution, il y a des choses très positives qui sont en train de se passer en Tunisie. Pour ce qui est de la création et du cinéma en Tunisie, pour l’instant, on a créé un Centre national du cinéma et de l’image (CNCI). Jusque-là, le ministère de la Culture gérait directement les aides à la production. Maintenant, on a une instance indépendante, mais elle doit encore gagner son autonomie et elle doit encore trouver de nouvelles manières de financer les films.

« La Laine sur le dos » du réalisateur tunisien Lotfi Achour. © Festival de Cannes 2016

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