Erythrée: une commission de l'ONU dénonce 25 ans de crimes contre l’humanité

Vue aérienne d'Asmara, la capitale de l'Erythrée
© REUTERS/Thomas Mukoya

La commission d'enquête de l'ONU sur les droits de l'homme en Erythrée a publié ce mercredi 8 juin son deuxième rapport annuel. Son contenu est explosif : la commission estime que le pays s'est rendu coupable de crimes contre l'humanité « dans le cadre d'une campagne systématique et à grande échelle contre la population civile depuis 1991 ».

Des prisons secrètes où se pratiquent des formes sophistiquées de torture, le travail forcé pour une grande partie de la jeunesse, des milliers de disparus, une terreur générale... La description de l'Erythrée faite par le président de la commission d'enquête, Mike Smith, est glaçante. Elle montre un pays gouverné par la peur, sans loi et sans recours pour des citoyens qui, souligne-t-il, ont pour l'essentiel « perdu le contrôle de leur vie ».

« La commission a conclu que des dirigeants érythréens se sont rendus coupables de crimes contre l’humanité. Des crimes d’esclavage, d’emprisonnement, de disparitions forcées, de persécutions, de viols, de meurtres et d’autres actes inhumains ont été commis dans le cadre d’une campagne systématique et à grande échelle contre la population civile depuis 1991 », a ainsi déclaré l'ancien ambassadeur australien Mike Smith.

Dans ce rapport – et c’est une nouveauté –, la commission demande également au Conseil de sécurité de l’ONU de saisir le procureur de la Cour pénale internationale pour poursuivre les responsables de ces crimes, c'est-à-dire les dirigeants actuels de l'Erythrée.

Une accusation « risible » pour l'Erythrée

Ces derniers n'ont pas tardé à réagir. Une demi-heure plus tard, le directeur des Affaires politiques du parti unique au pouvoir en Erythrée, Yemane Ghebreab, un homme très proche du président Issayas Afewerki, est venu lire une longue réponse. En cause, la méthodologie des enquêteurs. Les autorités érythréennes estiment qu'on ne peut pas établir la vérité en se basant sur les témoignages de demandeurs d'asile, qui témoigneraient pour en tirer un bénéfice personnel.

« La commission d'enquête n'a aucune preuve ni aucune base légale solide pour soutenir ses accusations extrêmes et sans fondement. Son rapport ne se conforme pas aux règles d'impartialité, d'objectivité et de non-sélectivité édictées par l'ONU. Il ne répond pas non plus à un minimum de rigueur et de professionnalisme. La méthodologie suivie par la commission d'enquête est si profondément biaisée qu'elle disqualifie son contenu et rend ses conclusions nulles et non avenues. L'allégation incroyable, et même risible, selon laquelle des crimes contre l'humanité ont été commis en Erythrée depuis 1991, démontre sa motivation purement politique, et elle est symptomatique de la totalité du rapport », a dénoncé Yemane Ghebreab. Pour lui, la campagne de désinformation contre son pays est l'œuvre des Etats-Unis.

« La réponse du gouvernement érythréen n'a pas beaucoup de sens à mes yeux », rétorque l'ancien magistrat érythréen Daniel Mekonnen, désormais avocat en Suisse, pour qui ce rapport est un « tournant historique ». « Les règles et les procédures suivies par la Commission n'ont pas à être spécialement adaptées à l'Erythrée. Elles sont les mêmes qui ont déjà été appliquées pour d'autres pays. Il n'y aucune raison que la Commission invente un nouveau mode opératoire spécifique pour l'Erythrée », insiste-t-il.

Un long travail d'investigation

Fruit d’un long travail d’investigation, les conclusions de la commission sont aussi celles d’un parcours diplomatique laborieux. L'année dernière, leur premier rapport avait déjà fait beaucoup de bruit. En se basant sur des centaines de témoignages réunis sur 500 pages, les enquêteurs de l'ONU avaient décrit les sévices commis par l'un des gouvernements les plus secrets du monde, une société totalement sous contrôle, où la violence est routinière, une oppression politique portée à un niveau rare dans le monde d'aujourd'hui… En bref, disait le rapport, une société « gouvernée non pas par la loi, mais par la peur ».

→ A (RE)LIRE : L’ONU dénonce le «règne de la peur et de la terreur» en Erythrée

Après sa présentation devant les ambassadeurs, le Conseil des droits de l'homme avait alors mandaté les enquêteurs d'établir deux faits : si des crimes contre l'humanité étaient bel et bien commis et qui en étaient les responsables.

Ce sont donc ces conclusions qui ont été présentées ce mercredi par la Commission d'enquête. Des crimes contre l'humanité ont bien été commis et continuent de l'être en Erythrée, et les responsables sont ses dirigeants actuels, a-t-elle conclu. Le président de la Commission a fait savoir que ses enquêteurs avaient même établi une liste des responsables gouvernementaux impliqués, sans les nommer. Mike Smith a précisé qu'il avait remis cette liste au président du Conseil des droits de l'homme, pour le cas où la Cour pénale internationale voudrait lancer contre eux une procédure criminelle.

De nombreux obstacles encore à franchir

Mais pour voir le président érythréen Issayas Afewerki poursuivi par la Cour pénale internationale, beaucoup d'obstacles restent encore à franchir. D'abord, le 21 juin, la commission d'enquête de l'ONU doit présenter son rapport au Conseil des droits de l'homme qui l'a mandatée, et obtenir un vote d'approbation de son texte, puis éventuellement une prolongation de son mandat pour approfondir davantage ses travaux. Il ne fait aucun doute que la bataille sera rude, et l'obstruction de l'Erythrée plus vigoureuse que jamais.

Le Conseil de sécurité à New York devra ensuite adopter une résolution pour saisir le procureur de la Cour pénale internationale. Il faudra pour ce faire éviter un véto, chinois ou russe probablement. Si Pékin et Moscou ne sont pas des soutiens inconditionnels de l'Erythrée, il n'est pas exclu qu'ils profitent de l'occasion pour s'opposer aux volontés américaines, françaises ou britanniques.

Il faudra enfin qu'un dossier d'accusation solide contre les dirigeants érythréens soit monté par la Cour, à La Haye. Or cela prend des années. Il est néanmoins certain que ce rapport d'enquête, accablant pour Issayas Afewerki et ses proches, pèsera désormais très lourd dans les relations de l'Erythrée avec le reste du monde. Des relations qu'Asmara faisait tout ces derniers mois pour améliorer.

Republier ce contenu

Vous êtes libres de republier gratuitement cet article sur votre site internet. Nous vous demandons de suivre ces Règles de base

Le Partenaire s'engage à ne pas porter atteinte au droit moral des journalistes. A ce titre, le Contenu devra être reproduit et représenté par le Partenaire tel qu'il a été mis à disposition par RFI, sans modifications, coupures, ajouts, incrustations, altérations, réductions ou insertions

Ajoutez cet article à votre site Web en copiant le code ci-dessous.